CPCT. « La voix », par Véronique Villiers

Avec « La voix « , Véronique Villiers, consultante au CPCT Marseille, livre une vignette clinique élaborée dans le cadre du Colloque Psychiatrie-Psychanalyse tenu en septembre 2019.  
Cette vignette s’inscrit dans un ensemble de cas livrés, sauf un, par les consultants au CPCT Marseille-Aubagne, qui témoignent de l’orientation psychanalytique des traitements au CPCT, dispositif gratuit, limité dans le temps et dans lequel les consultants sont bénévoles. Ces cas cliniques sont totalement anonymes et construits en logique. Ils rendent compte des effets obtenus et du travail de recherche conduit dans ce dispositif. Ils témoignent aussi de la façon dont les problématiques contemporaines sont abordées au CPCT où les pathologies sont pensées à l’aune de la subjectivité des patients. 

Demander, nous rappelle Lacan, « le sujet n’a jamais fait que ça, il n’a pu vivre que par ça, et nous prenons la suite »[1]. Du simple fait qu’il parle, le sujet demande voire appelle à l’aide parfois dans une forme d’urgence subjective. Il demande à rencontrer quelqu’un pour témoigner de sa souffrance, de ce qui le dépasse, l’affole, l’angoisse afin de tenter d’en cerner une causalité susceptible de l’apaiser.

Cette forme d’adresse nous amène à rencontrer au CPCT des sujets désorientés exposés à une grande précarité sociale, professionnelle où le corps n’est pas épargné. Certains sujets confrontés à des injonctions sociales et/ou professionnelles ne s’y retrouvent plus dans le monde du travail où ils ne parviennent plus à loger la particularité de leur être.  

L’urgence est alors le signe d’une rencontre traumatique avec un réel qui entrave le cours de la vie jusqu’à l’oubli de soi, du corps exposé à une jouissance en excès lorsque celui-ci n’incorpore pas le symbole qui le mortifie mais le préserve. La régulation pulsionnelle opérée par l’inscription symbolique du phallus équivalent à la castration, à la perte de jouissance, n’est plus assurée et donne libre cours à une jouissance dérégulée éprouvant durement le corps au risque d’une mort réelle.  Le corps jouit trop de lui-même et non pas de ce qui lui manque.

C’est ce que peut exprimer ce sujet apparemment combatif, en lien avec d’autres, lors de sa première rencontre avec un consultant du CPCT. Sans s’en rendre compte, cette jeune femme décrit le versant sans limite de son rapport au monde, au corps qu’elle épuise et consume dans une hyperactivité professionnelle et sportive. De le lui faire saisir par un terme la surprend et l’arrête dans sa plainte, pour la conduire, par le biais du transfert, à questionner son rapport à l’Autre. Ce sujet intelligent, discret et battant n’attire ni l’attention ni la méfiance. Des études brillantes sanctionnées par l’obtention d’un diplôme ne lui permettent pourtant pas de monnayer, comme il se doit, cette réussite. Au cours du traitement, elle négocie sa démission après avoir assigné en justice son employeur. Cette employée modèle, s’est sacrifiée pour défendre les intérêts des autres salariés en se surmenant jusqu’à l’arrêt de travail salutaire. Au fil du temps se dévoilent la précarité de son lien à l’Autre très vite coloré d’hostilité, mais également les signes discrets « d’un désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie »[2]  .

L’accueil avec sérieux d’une parole civilisatrice qui ancre le corps parlant dans le lien social est la première étape lui permettant de se poser et de s’engager dans une conversation où le praticien orienté par la clinique analytique répond à cette fragilité symbolique avec discernement. La temporalité des seize séances invite à ne pas encourager une plainte mais plutôt à réduire le discours autour de quelques signifiants qui accrochent une jouissance en excès. Il s’agit donc de couper, ponctuer afin que le sujet s’en dégage suffisamment pour construire ses propres réponses, sa solution et s’arrimer au monde.

C’est ainsi que cette soprano va surprendre le consultant par l’usage étonnant des voix qu’elle entend… dans sa tête. Elle les utilise comme autant d’outils la secondant dans sa pratique du chant choral. C’est en acceptant de nous laisser enseigner par le parlêtre[3], que le traitement s’oriente à partir de ce que le sujet consent à révéler.  Cette révélation sera un véritable soulagement pour celle qui témoigne de l’organisation de son monde. La prise en compte de sa singularité va dégager une voie où ce sujet trouvera sa place même si entre lui et les autres « il y a un mur ». Ainsi, tout en ayant des voix dans la tête, cette soprano pratique le chant choral où sa voix et celle des autres chanteurs s’ordonnent au fil de la partition qui s’anime également de ses voix intérieures.  Prenant appui sur ce savoir-y-faire, cette soprano décide alors de s’engager autrement vers ce qu’elle a accepté de reconnaître comme son asile : la musique, sa « véritable maison ».

Si la clinique structurale constitue une boussole nécessaire, elle ne saurait suffire au regard d’une clinique qui se veut pragmatique c’est-à-dire orientée vers les solutions d’un sujet « lorsqu’il n’a pas à sa disposition le Nom du Père ». Le traitement orienté par la clinique analytique engage le consultant à se montrer attentif aux inventions de celui qui s’adresse au CPCT pour savoir comment tenir dans le monde. C’est donc d’une part, à partir d’une clinique structurale qui permet de dégager une logique subjective et ainsi d’orienter un diagnostic, et d’autre part, à partir d’une clinique pragmatique où l’accent est mis sur les bricolages, les trouvailles que nous accueillons un sujet qui doit trouver d’autres outils pour opérer dans la vie. 

[1] Lacan J., « La Direction de la cure et les principes de son pouvoir », Ecrits, Paris, Seuil,1966, p.617

[2] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558

[3] Le parlêtre est l’inconscient lacanien, en tant qu’il est jouissance



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