CPCT. « Fabienne, une femme dépréciée », par Joël Ajello »

Avec « Fabienne, une femme dépréciée », Joël Ajello, consultant au CPCT Marseille, livre une vignette clinique élaborée dans le cadre du Colloque Psychiatrie-Psychanalyse tenu en septembre 2019.  
Cette vignette s’inscrit dans un ensemble de cas livrés, sauf un, par les consultants au CPCT Marseille-Aubagne, qui témoignent de l’orientation psychanalytique des traitements au CPCT, dispositif gratuit, limité dans le temps et dans lequel les consultants sont bénévoles. Ces cas cliniques sont totalement anonymes et construits en logique. Ils rendent compte des effets obtenus et du travail de recherche conduit dans ce dispositif. Ils témoignent aussi de la façon dont les problématiques contemporaines sont abordées au CPCT où les pathologies sont pensées à l’aune de la subjectivité des patients. 

Fabienne 63 ans, infirmière, se dit en « dépression » suite à la séparation d’avec son compagnon. Elle pleure toute la journée et se sent fort angoissée.

Que s’est-il passé ? « J’ai pété un câble, c’était le jour de la Saint Valentin, là, mon compagnon me dit qu’il ne pourra pas me faire de cadeau parce qu’il  n’a plus d’argent sur son compte. Je lui dis alors : ou tu t’arrêtes de jouer ou tu pars ». Il est parti vivre ailleurs. Elle le décrit comme un « homme parfait pour son entourage, charmant, mais flambeur, surendetté ». Il y a deux ans elle l’interroge : «  Que suis-je pour toi, ta femme, une maîtresse, une femme de ménage ou une femme que tu entretiens et que tu payes en nature ? » Suite à cet écrit, ils n’auront plus de relations sexuelles. La première dépression de Fabienne a lieu lors de la mort accidentelle de son second compagnon, l’autre, lors d’une agression à l’hôpital par un malade. Ne pouvant alors plus faire face aux diverses sollicitations, elle fera un court séjour en hôpital psychiatrique qui lui a fait beaucoup de bien.

Un événement majeur apparait : l’abandon brutal par sa mère alors qu’elle est jeune enfant. « Ma mère nous a laissés mon frère et moi à la maison, seuls. Les services sociaux sont venus au bout de trois jours. Ma mère est partie en nous laissant parce qu’elle était enceinte d’un autre homme que son mari et celui-ci ne voulait pas de nous…  Ils ont eu quatre enfants par la suite. » Le père quant à lui était absent, en prison. Fabienne sera alors placée en famille d’accueil plusieurs années. Cet événement la place ainsi face à une mère qui préfère son amant à ses enfants. Plus femme que mère, jusqu’à l’abandon.

Fabienne se plaint de sa solitude et précise que ce qui l’affecte le plus, c’est que son compagnon ne prenne pas de nouvelle de ses petits-fils et « qu’il n’y ait personne qui pense à elle ». Sur cette évocation, d’être l’oubliée de l’Autre, j’arrête la séance, non sans lui signifier la prochaine séance. Lors du rendez-vous suivant elle dira « ne plus pleurer comme avant » parce qu’elle a trouvé à s’occuper de ses petits-fils. Je souligne sa solution, – s’occuper de ses petit-enfants plutôt que de son amant. Fabienne me fait part, non sans être troublée, de l’attention de ses enfants et de leur besoin d’elle. La veille des vacances approche, ce jour-là je lui dirai en partant : « Bon vous ne m’oubliez pas, on se revoit le premier septembre ». Préoccuper l’autre pour ensuite se préoccuper de l’autre semble être pour Fabienne une première réponse qui tente de border sa jouissance « dépressive ». Je note que son compagnon est à présent nommé par son prénom. Alors que Fabienne se plaignait de sa solitude et d’être l’oubliée de l’autre, un changement de position s’entame vers l’oubli de l’autre. À nommer son compagnon, elle s’en dét(a)che… 

Fabienne parle à présent de ses projets de maigrir mais aussi d’une rencontre avec un autre homme. Elle me fait part avec pudeur de leurs premières relations sexuelles qui se sont très mal passées. « Il a eu des demandes auxquelles je n’ai pas voulu répondre, déjà au restaurant, ça n’allait pas. Il y a eu l’histoire du rince-doigt, de l’eau pétillante que j’ai mise dans le vin, il en a fait tout un flan, comme si j’étais une petite fille. – Il vous a dépréciée ? – Oui, c’est tout à fait ça. » Fabienne poursuit : « Il voulait que je sois nue comme lui au lit, puis… la fel… je n’ai pas supporté. » Elle associe sur deux souvenirs d’adolescence qu’elle dit n’avoir raconté à personne, deux viols vécus autour de ses 17 ans.

Peut-on ici construire l’hypothèse, qu’à ne plus obtenir de preuves d’amour, Fabienne provoque sa perte en tant qu’objet d’amour pour l’autre et devient ainsi l’oubliée de l’autre dans une itération de l’(a)bandon. Cela signerait son effondrement subjectif, faute peut-être de pouvoir trouver où loger son être et de trouver, par l’amour, limite à sa jouissance. À ne plus se voir aimable, à ne plus pouvoir s’assurer de ne pas être dépréciée, rejetée, elle tente de perdre plutôt que d’être perdue – comme elle l’a été enfant. À venir inscrire sa plainte au CPCT, Fabienne passe d’être l’oubliée de l’autre à l’oubli de l’autre ; elle peut ainsi entamer un deuil pour sortir de sa dépression et trouver une nouvelle consistance d’être. 

 



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