SC. Colloque 2019. « La stupeur catatonique » par Ianis Guentcheff

Lecture de la quatrième leçon de l’Introduction à la clinique psychiatrique d’Emil Kraepelin par Ianis Guentcheff, docteur en psychologie clinique et participant à la section clinique.

            Emil Kraepelin (1856-1926) consacre le quatrième chapitre de son Introduction à la psychiatrie clinique[1] à la stupeur catatonique. Bien qu’il l’associe intimement à la démence précoce, Kraepelin lui confère une logique propre.

             Le professeur de Munich s’attelle donc à spécifier la catatonie dont il considère que l’usage s’est quelque peu dilué depuis son repérage par Karl Ludwig Kahlbaum (1828-1899). Dans un ensemble clinique marqué par la folie circulaire, Kraepelin délimite le champ d’expression de la catatonie, dans ses formes stuporeuses ou excitées, et la disjoint de la stupeur mélancolique, marquée d’anxiété, ainsi que de l’excitation maniaque, marquée d’agitation.

            Si l’excitation catatonique se distingue par des verbigérations, des échopraxies ainsi que des gestes sans but ni finalité, la stupeur catatonique kraepelinienne, quant à elle, se signale d’un fort négativisme, d’une suggestibilité extrême et plaquée (ou befehlsautomatie), ainsi que de troubles de la mimique et de la mobilité volontaire.

            Ainsi, ces deux expressions symptomatiques, « stupide » et « agitée », opposées au point de vue de leur expression, trouvent leur unité nosologique dans un désaccord entre intelligence et sentiment d’une part et réactions motrices d’autre part, c’est-à-dire dans une dissociation de la pensée et de l’acte.

            Cette unité nouvelle, issue du trésor clinique kraepelinien, précise l’approche de Kahlbaum, qui spécifiait la catatonie d’être une « folie avec contraction » (ou « folie de la tension musculaire »). Ainsi, Kraepelin repousse à l’arrière du tableau ce qui s’observe de « raideur musculaire » pour mettre en lumière la perte de « l’unité de direction que nous sommes habitués à considérer comme l’expression d’une personnalité psychique normale»[2].

            Paradoxalement donc, l’unité du syndrome se trouve dans une double contradiction : la première consiste dans la coupure entre la pensée et l’acte, et la seconde, plus subtile, dans une tension interne à la volonté.

            Kraepelin en rend merveilleusement compte à partir d’un cas paradigmatique : « Chez ce malade, les troubles de la volonté […] représentent un mélange de befehlsautomatie et de négativisme. […] Cette opposition est surtout évidente quand il répète les mots la bouche fermée. Depuis longtemps, du fait de son négativisme, il n’ouvre plus la bouche ; mais il ne peut se soustraire au besoin d’imiter ce qu’on fait devant lui. »[3]

            Au-delà de la « réversibilité » des formes actives et passives du syndrome, déjà observée, Kraepelin repère leur manifestation synchronique ; matériel clinique rare qui devient le pivot de l’ensemble des manifestations.

            Cet or fin récolté au tamis de la clinique aura pour conséquence un déplacement radical dans l’appréhension du phénomène. Autrement dit, Kraepelin rend possible le changement de paradigme dont témoigne le passage de la démence précoce à la schizophrénie (opéré par ses successeurs) en déportant son regard des manifestations déficitaires de la volonté vers ce qui deviendra le mécanisme dissociatif lui-même. Le nœud du phénomène s’impose donc par la clinique à qui sait voir.

            En effet, avec la sobriété de l’observateur au service de son objet, Kraepelin saisira que cette mécanique implique par un côté la perte de « la faculté de diriger les incitations volontaires vers un but déterminé»[4] et par un autre conditionne une réponse « machinalement »[5] où les notions d’intérieur et d’extérieur sont abolies, et dans le champ de laquelle « une impulsion dans un sens quelconque crée l’acte »[6].

            C’est cette nécessaire rigueur que Lacan louera plus tard en incitant ses élèves à la retenue (du sens) par ces mots bien pesés, qui sont une boussole pour la pratique clinique : « Commencez par ne pas croire que vous comprenez »[7].

            C’est également cet esprit de rupture dans la continuité qu’Henri Ey soulignera en indiquant : « Bleuler[8] à Zurich […] avait compris quelle nouvelle dimension la psychologie des profondeurs inconscientes pouvait ajouter aux analyses purement descriptives de Kraepelin. »[9]

            En effet, à la suite de Kraepelin et armé de nouveaux outils, Freud présentera dans sa Métapsychologie (1915) une « théorie du désir dans la démence précoce »[10] en introduisant les notions « d’état anobjectal primitif de narcissisme »[11] et de « langage d’organe »[12]. Il dépassera ainsi ce qui s’est d’abord présenté à l’observation comme contradiction logique. Le cas du « tourneur d’yeux »[13], dont la lecture freudienne représente un saut épistémique radical, dévoilera en effet un inconscient langagier à ciel ouvert, voie royale d’entrée démétaphorisée de ce qui, de l’Autre, se chiffre dans la névrose hystérique.

            Lacan, à l’égal de Freud, fera un pas de plus dans cette discontinuité cumulative en proposant une lecture linguistique de la psychose. Selon lui : « la seule organicité qui soit essentiellement intéressée dans ce procès [de la psychose est] : celle qui motive la structure de la signification »[14]. Frayant ainsi dans le sens d’un retour (à Freud), il affirmera en 1966 que pour le schizophrène « tout le symbolique est réel. »[15]

            La stupeur catatonique, par ses deux faces d’atteinte de la volonté et de suggestibilité, semble ainsi réaliser cette proposition de Lacan : « le dit schizophrène se spécifie d’être pris [dans le langage] sans le secours d’aucun discours établi »[16].

[1] Kraepelin Emil, (1907), Introduction à la psychiatrie clinique, Gallica/BnF, chap. 4, p. 40-50.

[2] Ibid., p. 46.

[3] Ibid., p. 45.

[4] Ibid., p. 46

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Lacan Jacques, Le séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Le Seuil, 1981, p. 29.

[8] Bleuler propose le terme de schizophrénie en lieu et place de celui de démence précoce, insistant ainsi sur la schize.

[9] Ey Henri, (1960), Manuel de psychiatrie, 6e édition, chap. XII, Les psychoses schizophréniques, Masson, 2013, p. 475.

[10] « Lettre de K. Abraham à S. Freud du 4.4.08 », Sigmund Freud Karl Abraham Correspondance, Gallimard. 1969, p. 41.

[11] Freud Sigmund, (1915), Métapsychologie, Folio essais, 1986, p. 109.

[12] Ibid., p. 112.

[13] Ibid., pp. 111-121.

[14] Lacan Jacques, « Du traitement possible de la psychose », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 572.

[15] Lacan Jacques, Écrits, « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite », Seuil, Paris, 1966, p. 392.

[16] Lacan Jacques, « L’Étourdit », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 474.

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