SC. Colloque 2019 – Interview – Guy Briole

Guy Briole, psychanalyste à Paris et à Barcelone, membre de l’Ecole de la Cause freudienne et de l’Association Mondiale de Psychanalyse, Psychiatre, professeur du Val-de-Grâce. Il répond aux questions de Dominique Pasco, enseignante de la Section Clinique d’Aix-Marseille.

Que vous évoque le titre du colloque « Psychiatrie psychanalyse, quel nouage aujourd’hui ? La clinique comme boussole » à partir de votre expérience en tant que psychanalyste et psychiatre, professeur et ancien chef de service à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce ?

Ce titre m’évoque, avant tout, ce que fut ma pratique hospitalière en psychiatrie durant quelques trente années passées dans la Clinique de psychiatrie du l’hôpital du Val-de-Grâce. La psychanalyse y a toujours eu une place, c’était vrai avant que je ne sois chef de service et ça s’est poursuivi après mon départ. Ensuite, ce titre me fait penser que ce nouage est toujours d’une actualité brûlante et qu’il ne faut pas hésiter à le renouveler, à le réinventer.

Pour en parler et ouvrir quelques axes de réflexion vers le Colloque, je dirais comment nous concevions notre « modernité » renouvelée de cette articulation psychiatrie/psychanalyse dans le quotidien d’un service qui, pour être ouvert, n’en recevait pas moins des patients des plus graves. Dans l’évolution de la psychiatrie notre “ modernité ” fut de rester, au quotidien de notre pratique orientés par la psychanalyse. Dans une institution nous ne sommes pas là comme praticiens de la psychanalyse : l’hôpital n’est pas le cabinet de l’analyste, ni son antichambre ! Alors, notre modernité, fut de rester à “ l’heure lacanienne ” tout en étant attentifs aux “ horloges biologiques ”, aux progrès de la science. La singularité de la psychiatrie moderne se dissout, de plus en plus, dans une causalité organique. Plus que la psychiatrisation, c’est la médicalisation du fait psychique qui gagne avec comme visée la résorption du subjectif. Au terme de ce processus, pas de dupe, pas de trou dans le savoir. Le psychanalyste, qu’il soit psychiatre ou pas, se trouve rejeté au-delà des franges du savoir médical. Il peut aussi résister à se laisser déplacer dans cette extraterritorialité. Donner une place à la psychanalyse, avoir un sujet comme interlocuteur, être là avec sa propre division, n’objecte en rien aux impératifs administratifs, aux contraintes actuelles des hôpitaux.

Enfin, je tiens à souligner que le psychiatre qui se réfère à l’enseignement de Lacan est un psychiatre responsable. C’est aussi comme ça que je comprends le choix du thème de votre Colloque.

Nous savons votre implication pour l’enseignement de la psychanalyse et donc de la clinique, et aussi combien vous avez rendu possible un dispositif de formation voulu par Jacques Lacan, la présentation de malade. Elle peut susciter les critiques, en quoi selon vous, est-elle un outil pertinent dans la formation du clinicien ?

Si les présentations de malades —qu’aujourd’hui on appelle plus volontiers « présentations cliniques » ou « entretiens cliniques » — restent une façon unique et irremplaçable de la formation à la clinique, je soulignerai qu’elles ont aussi des effets très positifs sur les patients et sur la dynamique d’un service. Il faut savoir s’en servir, certes avec tact et discernement, pour faire en sorte que chacun, patient et participants, puissent, dans le temps bref de cette rencontre singulière et originale, en sortir enrichis d’une expérience qui met en jeu le transfert. En effet, dans le temps de la présentation, il se passe beaucoup de choses, bien des mouvements transférentiels : de forte présence, de retrait, d’opposition, de désir de témoigner, d’effort de bien dire, de vouloir faire comprendre, etc. La rencontre se fait, là, en présence de tous, ouverte aux risques des malentendus pour le patient et aussi pour l’analyste qui conduit l’entretien. Pour autant, pas de position en miroir : le patient est intéressé par le fait de témoigner, le psychanalyste et les participants par celui d’en apprendre quelque chose.

À la fin d’une présentation et après la discussion on reste avec des questions, des axes de réflexion, une orientation parfois. Mais cette orientation n’est pas une conduite à tenir, une consigne ; elle doit être pensée, élaborée par chacun à partir de ce qui aura, pour lui, résonné du patient. Par ailleurs, ce n’est pas non plus à chaque fois que se produisent des effets de formation, ou un gain de savoir pour le patient. C’est ouvert à la contingence mais aussi, pour chacun, au fait d’être disposé à se laisser diviser, enseigner par le patient.

J’ajouterai un dernier point auquel je tiens particulièrement. Dans une époque du contrôle généralisé par l’évaluation où le vivant de la pratique n’est en rien concerné du fait de la forclusion même du sujet, je soutiens que la pratique de la présentation clinique est la forme moderne et dynamique de contrôle des pratiques d’un service. Je le dis pour l’avoir vécu, étant chef de service, et partagé avec mes collaborateurs. Il ne s’agit ni de conseils, ni de critiques, mais de rester ouverts à ce qui nous revient de notre fonctionnement et qui, comme à chacun, avait pu nous échapper.

Vous avez coordonné l’édition du plus récent ouvrage publié par UFORCA, Le Champ freudien, Comment s’orienter dans la clinique. Pourquoi ce titre ? Et en quoi intéresse-t-il les cliniciens ?

Vous avez pu noter que le titre ne comporte pas de point d’interrogation. Ce n’est pas que l’on sache, à coup sûr, comment s’orienter mais nous avons construit ce livre autour d’expériences que plusieurs collègues, enseignants ou participants des Sections cliniques, ont bien voulu partager. C’est ouvrage qui contient des textes très divers — épistémiques, cliniques, direction de cures, enseignement des présentations cliniques, etc. — porte à la connaissance du lecteur comment des psychanalystes lacaniens s’orientent dans la clinique. Cette clinique est du sur-mesure : c’est une clinique sous transfert qui peut s’établir de la rencontre. C’est donc une clinique du hasard, ce qui ne l’empêche pas d’être rigoureuse, et non une clinique des nécessités qui, elle, serait déjà écrite et qu’il resterait à appliquer aux patients en les figeant dans des classifications validées par le plus grand nombre. Alors, se perdrait la subjectivité et ce que chaque patient peut avoir de plus singulier y compris dans ses modalités de jouissance. C’est une clinique vivante, orientée par le dernier enseignement de Lacan vers le sinthome qui bouscule notre pensée, plutôt familière du mode binaire : névrose ou psychose, Nom-du-Père ou pas, symptôme ou fantasme. Ce concept est, comme a pu l’épingler J.-A. Miller, « déstructurant » en ce sens qu’il ravale les structures cliniques classiques et que, au-delà d’elles, il désigne ce mode de jouir singulier que nous pointions. Ainsi, se trouve mise en cause une clinique pour tous, une clinique de l’universel des névrosés, des psychotiques, etc.

La pratique de la psychanalyse évolue en même temps que se modifient les demandes. Le psychanalyste y est attentif car ce n’est pas sans incidence sur son acte. C’est ce que cet ouvrage offre à lire.

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