SC. Colloque 2019 « De la psychiatrie à la psychanalyse: Lacan éclaire son lecteur » par Patrick Roux

Dans le cadre du Colloque Psychiatrie-Psychanalyse qui a eu lieu les 26 et 27 septembre à Aix-en-Provence, Patrick Roux, psychanalyste à Toulon, membre de l’ECF et de l’AMP, enseignant de la Section clinique d’Aix-Marseille nous propose ce texte intitulé: « De la psychiatrie à la psychanalyse : Lacan éclaire son lecteur. »

Si Lacan avait écrit un recueil « Ma vie et la psychanalyse » que renfermerait-il ? Quelques indications laissées çà et là dans les Écrits, balisent la question et nous gardent de ne tomber dans la fiction. Il y a notamment des suggestions, des déclarations d’intention pour instruire ses auditeurs sur ses orientations. Dès le passage « De nos antécédents[1] », Lacan retrace son parcours, depuis ses débuts « Médecin et psychiatre, nous avons introduit sous le chef de la connaissance paranoïaque […] [2] » Il raconte son itinéraire de la psychiatrie jusqu’à la psychanalyse, sur son chemin : Clérambault, Kræpelin, Freud. Il situe sa position dans le champ de la psychiatrie par rapport à une référence unique : « Clérambault, notre seul maître en psychiatrie ». Puis, il explique comment il est entré dans la psychanalyse par ses développements sur l’imaginaire (1936) : « Le stade du miroir donne la règle de partage entre l’imaginaire et le symbolique […] [3] »

Il s’agit d’une sorte de « self-commentaire » sur son travail, poursuivi dans « Du sujet enfin en question [4] ». Des insertions qu’il ajoute a posteriori, en 1966, dans ses Écrits.  Dans ces retours sur ses élaborations, – « situées dans un futur antérieur [5] » – Lacan, s’auto-évalue parfois. Au début de « D’un dessein[6] », il écrit : « Ces textes gardent encore la violence et la nouveauté qu’ils apportaient. On en mesurera le risque à constater que leurs problèmes sont toujours à l’ordre du jour […] [7] » Il se qualifie lui-même de novateur, à l’avant-garde de la pensée analytique. Ce qui est réaliste et toujours d’actualité, au regard des nouveaux symptômes, comme l’a démontré magistralement le colloque « Psychiatrie – Psychanalyse, quel nouage au XXIe siècle ? »

En d’autres endroits, Lacan nous livre le mode d’emploi de ses textes en nous indiquant comment les lire : en « y mettant du sien », en nous disant quelle en est l’adresse : les psychanalystes ou le « tutti quanti ». « Le privilège donné à la lettre de Freud, n’a rien chez nous de superstitieux [8]. » Il nous fait part de ce qu’a été l’urgence première de son enseignement : qu’il y ait des psychanalystes ! Il inscrit explicitement son dessein dans le combat des Lumières et pour l’entrée de la psychanalyse dans le champ – sinon de la science – du moins dans celui d’une certaine rationalité, à la hauteur des ambitions de la science, celles de la logique.

Dans le même esprit, il y a le chapitre crucial « L’excommunication » qui ouvre le livre XI, Les quatre concepts de la psychanalyse [9] . C’est du reste, le premier séminaire que publiera J.-A. Miller. Dans ce texte majeur Lacan raconte sa propre histoire voire, la crée, en nous livrant les enjeux politiques et épistémiques du séminaire. Dans sa leçon unique du vingt novembre 1963 [10], il déclare qu’il renonce au séminaire prévu sur les Noms du père, en évoquant in vivo, une nouvelle qui lui a été apportée la veille. Il vient d’être radié de la liste des analystes didacticiens de la Société Française de Psychanalyse par la commission de l’enseignement dont il faisait partie. « Le vrai pêché, déclare-t-il, n’est peut-être que le désir de Freud lui-même, à savoir que quelque chose dans Freud n’a jamais été analysé […]. C’est exactement là que j’en étais quand j’ai dû me démettre [11]. »

À l’aune de l’état de la psychiatrie du XXIe siècle, telle qu’il ressort des nombreux témoignages et analyses des auteurs interrogés dans la Newsletter du colloque, on peut se demander : Lacan a-t-il réussi son dessein ? Il a réussi assurément à relancer la propagation de la psychanalyse, en Europe, en Amérique du sud – comme en témoigne la présence parmi nous, d’Angelina Harari [12], Présidente de l’Association Mondiale de psychanalyse. Outre des concepts robustes et porteurs des développements inouïs, que prolonge J.-A. Miller, Lacan a légué des structures solides pour la transmission de la psychanalyse et a redonné une certaine dimension à la figure du psychanalyste qui ne s’est pas démentie lors de la rencontre avec nos collègues du champ psychiatrique – avec lesquels le dialogue clinique est toujours fécond.

 

[1] Lacan J. Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 65.

[2] Ibid.

[3] Ibid. p. 69.

[4] Ibid. p. 229.

[5] Ibid. p. 71.

[6] Ibid. p. 363.

[7] Ibid.

[8] Ibid. p. 363.

[9] Lacan J. Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts…, Paris, Seuil, 1973, p. 8.

[10] Lacan J., Des noms du père, Paris, Seuil – Essais, 2005.

[11] Ibid. p. 16.

[12] Angelina Harari exerce la psychanalyse à Rio de Janeiro.

 

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