SC. Colloque 2019. « Camp de concentration et désagrégation » par Jacques Ruff

Jacques Ruff, psychanalyste, membre de l ‘ECF et de l ‘AMP, enseignant coordinateur de l’antenne clinique de Gap revient sur l’analyse que fit Jacques Lacan de la réforme de la psychiatrie en 1968.

Cinquante ans après, ce terme de camp de concentration choisi par Lacan pour parler de ce qui est advenu de l’université et de la psychiatrie après les événements de 68, garde son effet percutant, dérangeant. Camp de concentration évoque d’abord les camps d’extermination nazi. On ne voit pas tout de suite le rapport. Par contre à cette époque, d’autres camps de concentration, cette fois en Asie, se développent. Avec Mao, ou par la suite avec Pol Pot on parle plutôt de camps de rééducation où sont jetés les opposants au régime. Il s’agit d’éduquer autrement, éduquer violemment. La Leçon de Ionesco, écrite en 1951, pourrait servir de paradigme à cette orientation éducative. Le professeur finit par assassiner son élève.

            Lacan emploie d’abord cette expression dans une lettre adressée au journal Le Monde qui lui avait demandé son avis sur la réforme de la psychiatrie. En effet, fin décembre 1968, un arrêté avait décidé de la séparation de la neuropsychiatrie en deux spécialités bien distinctes, la neurologie et la psychiatrie, ainsi que la mise en place d’une politique de sectorisation des hôpitaux psychiatriques. « Les nouvelles garderies hospitalo-universitaires, écrit-il, nous mènent tout droit, pour peu que la science les y aide, au camp de concentration généralisé ». Cette lettre au Monde ne fut pas publiée. P. Vallas en donne la copie sur son site[1]. Peu de temps après, dans la préface de la thèse de Riflet Lemaire, datée de Noël 69, il écrit : « le refus de la ségrégation est naturellement au principe du camp de concentration. »[2]

            Camp de concentration et déségrégation vont donc ensemble. Si les réformes des études médicales et universitaires sont déségrégatives en quoi la psychanalyse, dans ses différentes modalités d’enseignement, ferait exception à la tendance de l’époque ?

            Lacan rend compte du lien social par quatre discours. Il ajoutera par la suite un cinquième : le discours capitaliste. Ce dernier, à la différence des quatre autres, supprime le rapport impossible entre la production et la vérité. Tout est possible dans le capitalisme où le sujet consommateur n’a aucune limite et s’épuise à accéder à tous les gadgets qu’il produit. Le capitalisme rejoint de ce point de vue la science dans un totalitarisme qui prend la relève de la religion. Plus de réel sur lequel buterait le sujet du symbolique. Les experts et les technocrates produisent un discours fondamentalement déségrégatif, concentrationnaire. On en constate les effets actuellement. Le rejet du sujet parlant fait du coup retour dans le réel sous la forme des violences désormais quotidiennes. 

             Est-ce que le discours du psychanalyste, en maintenant la place du réel avec l’invention de l’objet a en place d’agent, est la réponse définitive au risque de la déségrégation ? La lecture que fait J-A Miller du tout dernier enseignement de Lacan nous indique le chemin qu’il fallait encore parcourir pour que l’orientation analytique soit plus assurée. Il y avait en effet un risque pour la psychanalyse de se maintenir dans « la formule signifiante pure [3]». La logification de l’axiome du fantasme qui démontre rigoureusement la jouissance du sens et la jouissance phallique est de ce point de vue une avancée remarquable. En fait, il manquait du corps à tout ça. Non pas le corps de l’imaginaire du miroir, ni le corps du symbolique, il manquait un corps fait du ternaire RSI qui tient compte d’une Jouissance Autre qui se sent, s’éprouve, résonne. Pour nous soutenir dans cette orientation, Lacan nous a laissé une autre écriture : celle des nœuds borroméens. Ce passage de la raison à la réson, terme que Lacan reprend du poète F. Ponge, nous donne, par l’équivoque, le bord sur lequel la psychanalyse doit se tenir à notre époque si elle veut être la seule alternative à la déségrégation contemporaine.  Il y a cinquante ans, Lacan avait donc bien perçu le maitre qui allait commander notre monde d’aujourd’hui.  

 

[1] J. Lacan, « D’une réforme dans son trou », inédit dactylographié daté du 3 février 1969, consultable sur le site de Patrick Valas : http://www.valas.fr

[2] J. Lacan, « Préface à une thèse », Autres Écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 395. 

[3] J.-A. Miller, « L’image reine », La Cause du désir, n° 94, p. 28

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