ACF MAP. Gap – Retour sur la soirée Psychanalyse & Ecriture : « Le trou de l’écriture »

Par Véronique Leroy – Cette soirée en cartel Psychanalyse et Ecriture s’est tenue à Gap le 20 juin 2018.

Avec Claudine Boiteux, Elsa Lamberty, Jacques Ruff.
Claude Van Quinh absent.
Le principe reste à l’identique : le Plus-Un s’incarne par le public présent.

Intervention de Jacques Ruff

Jacques Ruff à partir de la visite guidée des temples d’Angkor nous emmène au cœur d’une architecture singulière. Les temples khmers sont tous construits de la même manière, sur le même plan : ils comportent tous un trou central entouré de plusieurs séries de murs sur lesquels des images représentent les gardiennes des lieux. Les édifices sont élevés et convergent sur un point central qui est un trou quel que soit le point cardinal qui nous oriente. Le bouche-trou est une idole, un bouddha… En effet ces temples construits par des rois sont visités tant par des bouddhistes que des hindouistes. Ce qui a retenu Jacques Ruff c’est que la multiplicité de ces bâtisses se ramène à un trou. Le parallèle est aisé avec la structure obsessionnelle où il s’agit de boucher les vides.

On ne peut pas mettre une foule de gens dans ces temples. C’est très petit. On y concentre une divinité. Jacques Ruff a mis cela en rapport avec l’histoire de l’écriture évoquée lors des soirées précédentes : au départ, une bulle avec des petits cailloux dedans. La négociation intervenait avec la preuve à l’intérieur de la bulle. Le début de l’écriture est l’apposition de signes sur ces bulles. On commence à cacher quelque chose qui devient invisible et qui est à l’intérieur. C’est précieux, c’est ce qui compte. Cela permet de distinguer l’écriture qui compte (les ressources) et l’écriture qui raconte.

Dans cette architecture, on voit très bien que ce n’est pas quelque chose d’enfermé mais un trou ouvert sur le ciel.

Lacan s’est posé la question de l’habitat : qu’est-ce qu’habiter ? Qu’est-ce qu’une architecture ? Ces constructions au-delà des cavernes sont faites de murs autour d’un trou. L’idée d’une habitation particulière pour les dieux peut retenir l’analyste. En présentation de malades, un enfant se met à construire, tenir sur une base. Il y a un vide autour duquel il peut faire une architecture.

Il y a une phrase de Lacan, extraite de son texte à Nice : « L’homme aime son image comme ce qui lui est le plus prochain, c’est-à-dire son corps. Simplement, son corps, il n’en a aucune idée. Il croit que c’est moi. Chacun croit que c’est soi. C’est un trou. Et puis au dehors, il y l’image. Et avec cette image, il fait le monde.»Le phénomène lacanien» conférence prononcée au Centre Universitaire méditerranéen de Nice, le 30 novembre 1974). Si on est filmé et qu’on se voit, il y a un effet d’étrangeté. De même pour l’effet de la voix enregistrée. On se retourne vers les autres : «c’est moi ? »

« Moi », c’est l’image que les autres me rendent nous indique Lacan. Chacun d’entre nous pourrait être un temple.

Édifice ou humain, tout tourne autour d’un trou. Pour Lacan, l’écriture inscrit un trou. Un moment pas ordinaire mais nécessaire dans la vie d’un humain, c’est peut être quand le trou s’impose à chacun.

Le livre de Gérard Arséguel, «Ce que parler veut dire» consiste en un texte très court où l’auteur se demande précisément ce qu’est écrire. L’amnésique a tout perdu sauf sa perte. Il connaît le trou qui l’aspire. Sa mémoire n’est pas trouée, il a la mémoire d’un trou. Gérard Arséguel décrit l’effet brutal de rupture dans une voix qui se greffe sur celle de sa mère. Il en a cette mémoire comme sensation d’un trou.

Dominique Sigaud, dans son ouvrage «Dans nos langues » pointe elle aussi dans son écriture cette sensation de rupture qu’elle perçoit entre elle et le corps de sa mère.

Les deux auteurs décrivent cette étrange perception : du familier à la mémoire d’un trou. Leur écriture traque tout ce qui fait rupture.

Comment écrire ce trou écriture en lui-même, impact d’un moment ? Le corps porte cela. Ce trou est la plupart du temps masqué. Est-ce à partir de ce trou que chacun peut être amené à parler ?

Intervention d’Elsa Lamberty

Elsa Lamberty s’intéresse à l’écriture dans la psychose. Si Lacan a parlé d’architecture et de vide en 1960 -l’architecture primitive comme organisée autour d’un vide primitif – 12 ans plus tard, il reviendra sur ce qui « réson » lorsqu’il « parle aux murs».

Pour les autistes, on parle souvent de bords. Le vide est enserré par la structure et ce vide est enserré de murs. Lacan parle dans son texte du mythe de la caverne, c’est sans doute là qu’est né le langage. Avec les autistes, il est question de bords et de la nécessité pour certains d’écrire, peindre, dessiner.

Elsa Lamberty évoque le corps comme lieu. Il y a un trou fondamental, une inscription sur le corps comme lieu et ce bien avant le stade du miroir et le sens. Il y a d’abord la résonance dans la caverne : le babillage etc… Il y a un trou fondamental avec ses bords, ses résonances de sons et l’ «écriture appui »  dont parle Eric Laurent. Les chaines de mots se construisent sur les bords. L’architecture, c’est à la fois quelque chose du sens et quelque chose de la voix qui résonne. Il y a lalangue avant la signification et une inscription de départ qu’on ne retrouvera pas ; résonnera alors quelque chose qui n’a pas de sens.

Antonin Artaud témoigne de l’avant et de l’après le trou. Il rencontre quelque chose qui fait trou et tout s’écoule. Il écrira «le langage est parti ». Elsa Lamberty fait référence au texte d’Hervé Castanet «Quand le corps se défait ».1937, Dublin, Antonin Artaud subit une agression à grands coups de barres de fer dans le dos. Il ne comprend pas. Il est interné en psychiatrie. Il se met à écrire pour témoigner de ce moment de néant : «corps infini percé », «le corps est une façade sinistre, les mots aussi ». Il se met à écrire de manière métonymique. L’écriture c’est peut être un trou mais aussi un littoral et peut se faire  « écriture appui. Artaud tente de circonscrire le vide du corps, qu’il décrit puant sans dedans «gaz puant». Il a une volonté d’écrire qui ne s’arrête pas. Il tente peut-être de reconstruire un bord par l’écriture.

Intervention de Claudine Boiteux

Claudine Boiteux cherche à faire lien ente sa question de départ et le «trou de l’écriture ». A partir de Virginia Wolff : comment une écriture peut-elle venir faire bord ou faire trou ?

Dans la psychose, on n’est pas sûr qu’il y ait un corps. L’écriture vient-elle border quelque chose d’un trou qui est là ou faire trou ? Eric Laurent a fait référence à l’écriture hallucinatoire pour la distinguer de celle que l’on connait. Dans le texte de Lacan « Lituraterre », Lacan aborde l’écriture comme un ruissellement qui viendrait faire un littoral. Pour un écrivain comme Virginia Woolf, l’écriture vient peut-être border quelque chose qui a toujours tendance à fuir. Selon Eric Laurent, l’écriture hallucinatoire fait trou. Elle a un impact direct sur le corps.

Il y a une différence entre l’impression, quelque chose s’imprime et l’écriture hallucinatoire qui fait trou. L’hallucination, cela ne s’imprime pas, cela fait impact. Il y a beaucoup de façons d’aborder l’écriture.

Suivent des échanges avec le public présent et une avancée vers l’articulation du trou de l’écriture de ce soir et l’écriture traumatique de Lacan : Réel, Symbolique et Imaginaire. Le corps est impacté par un dire, ce dont témoignent les deux auteurs cités ce soir. Ils sont en effet dérangés par quelque chose qui se sent et pour lequel il n’y a pas de mot pour le dire. Le traumatisme s’inscrit dans le malentendu.



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