ACF MAP. Gap – Passages à l’acte et actes sportifs, quelle logique à l’œuvre ?

La deuxième soirée-débat du cycle Psychanalyse et Ecriture proposé par le bureau de ville de Gap-Manosque s’est tenue le 29 mars 2018 sur le thème : les passages à l’acte et les actes sportifs. Invitées : Camille Athuyt, conseiller principal d’éducation, et Françoise Labridy, psychanalyste, membre de l’ECF, auteure notamment de Hors-Corps, actes sportifs et logique de l’inconscient (L’Harmattan). Compte rendu par Lisiane Girard.

Cette soirée qui a réuni près de 30 personnes s’est déroulée en trois temps que nous allons décliner au un par un. La salle était très attentive et intéressée par les présentations cliniques (premier temps) et par les aspects théoriques abordés par Françoise Labridy, psychanalyste, membre de l’Ecole de la Cause freudienne, dans le deuxième temps. La discussion croisée s’est faite dans le troisième temps avec la modératrice de la soirée, Martine Revel, psychanalyste, membre de l’Ecole de la Cause freudienne.

Premier temps : Camille Athuyt, conseiller principal d’éducation travaille dans un collège qui fait partie d’un réseau d’éducation prioritaire et dont les trois axes de travail sont  la lutte contre le harcèlement à l’école, les relations école/famille et le vivre ensemble qui comprend l’inclusion (tous les élèves de CM2 doivent être dans un circuit « normal ») et l’individualisation. En discutant avec Isabelle Fragiacomo, psychologue, membre de l’Association de la Cause freudienne, il a repéré que la définition du passage à l’acte n’était pas la même pour l’Education nationale et pour le champ psychanalytique lacanien et que concernant son collège, les actes des élèves relèvent à 98 pour cent de la transgression et pas du passage à l’acte. Pour lui, l’adolescent fait son travail d’émancipation et les actes transgressifs participent de cela. A chaque incident, il reçoit les protagonistes et les fait parler. Il essaie de leur faire comprendre que sans les règles on ne peut pas parler et que le cadre crée quelque chose de sécurisant. La transgression est pris dans le lien à l’Autre, là où dans les passage à l’acte il y a rupture avec l’Autre.

Camille Athuyt présente ensuite trois vignettes cliniques. Antoine[1] est un garçon pas du tout violent harcelé sur les réseaux sociaux. Il en a eu marre, a dit stop. Il tape un jeune, il y va fort, l’attrapant par le cou, « je lui ai mis des coups », jusqu’au sang. Il s’est alors rendu compte qu’il devait arrêter. Isabelle Fragiacomo observe que ce jeune s’est arrêté, il a réalisé qu’il pouvait tuer et que quelque chose l’avait dépassé. La trame symbolique était cependant suffisamment forte. Françoise Labridy, fait remarquer que pour ce jeune, quelque chose grondait depuis longtemps à l’intérieur de lui, le passage à l’acte était éminent : Antoine était au bord du passage à l’acte. L’enjeu du passage à l’acte c’est la mort du sujet ou de l’autre.

Marcel est un élève qui pose des problèmes de violence. Il a une A.V.S[2]. Une réunion a lieu sur les objectifs à atteindre pour travailler avec cet enfant. Camille Athuyt insiste sur le fait que le lien entre le soignant et l’éducateur est fondamental pour cerner quelle est la logique à l’œuvre, ce qui se joue dans son rapport à l’autre. « Isabelle (Fragiacomo) nous a donné les clefs : il a besoin qu’on lui dise qu’on le comprend, que c’est normal ce qu’il dit, que c’est normal quand il ne comprend pas. Il s’agit de prendre au sérieux ce qu’il dit à savoir que les autres lui font quelque chose. » Marcel décharge son trop plein d’émotion, d’angoisse. Il se sent cogné par l’autre mais il peut s’en plaindre à l’autre : ça fait un circuit. Il se plaint plutôt que d’être dans l’action/réaction. S’il tombe dans l’escalier, c’est fait exprès, il y a eu une intention à son égard. Françoise Labridy note que cet enfant n’arrive pas à séparer ce qu’il fait de ce que les autres lui ont fait : c’est le transitivisme. Isabelle Fragiacomo remarque qu’il est dans le chiffrage : au tout début, il avait à 90 pour cent envie de frapper, là, il en est à 10 pour cent. Il préfère rester avec un adulte plutôt qu’avec un jeune de son âge. Il n’est pas sécurisé s’il n’est pas sous la surveillance active de l’adulte. Martine Revel souligne que c’est quelque chose en lui qui le pousse à faire quelque chose, quelque chose en lui d’étranger qui fait que les autres sont étrangers.

Bachir, lui, est une véritable énigme pour le Conseiller principal d’éducation. « En entretien individuel, c’est un garçon adorable. La classe, la récré, à la maison, c’est du n’importe quoi ». Il est encore exclu pour plusieurs jours du collège. Il insulte, fait des croche-pieds mais quand il va jouer au foot, il est calme : « il met des habits ». Face à ses camarades, il est le boute-en-train qui fait des conneries. Il a adopté un rôle. On ne sait pas qui il est. Le cadre symbolique du foot est simple et Bachir dit que « quand je joue, je ne parle pas ». A chaque reprise par le CPE il dit « j’avais oublié qu’il fallait faire bien ».

Deuxième temps : Françoise Labridy converse avec Carine Thieux, psychologue, membre de l’Association de la Cause freudienne, autour de son ouvrage « Hors-corps. Actes sportifs et logique de l’inconscient »[3] Martine Revel introduit cette deuxième partie en mettant en exergue la dimension politique de ce livre. Le discours scientifique a changé le sport, il envahit toute la sphère et celle de l’Education Nationale aussi. Pour tout un chacun se pose la question de quoi faire avec son corps. Le sport est une pratique sociale qui peut proposer une solution à cette question de quoi faire avec son corps. Une citation extraite du livre de Françoise Labridy, p 166, fait entendre moins le registre de l’idéal que de la grammaire pulsionnelle à l’œuvre chez le sportif : « S’éclater, s’exploser, se faire mal, exulter, se sonner, se sortir les tripes, bouffer l’autre, en chier, les faire chier, aller jusqu’au bout de soi-même… ».

Carine Thieux demande à Françoise Labridy comment s’est nouée pour elle la question de la psychanalyse et de l’acte sportif. Quand elle avait 12 ans, un professeur de sport l’a sortie du diktat d’un médecin, « interdit de jouer ». Elle rencontre aussi un enseignant hors pair qui avait une façon de faire avec son corps qui lui était énigmatique, il était capable d’aller au-delà. Ce qui l’intéresse c’est de faire jouer les autres et le sport comme possibilité de régler les corps sans en faire une question de morale. Françoise Labridy observe que le mouvement ne suffit pas, il faut qu’il soit articulé au sujet. Elle définit la pulsion par ce qui dépasse la raison. Le cadre, lui, se transmet par l’incorporation des règles.

Carine Thieux invite Françoise Labridy à déployer les trois registres du parlêtre, le réel, l’imaginaire et le symbolique. On est tous confrontés chacun à ce qui ne marche pas, ce qui insiste, qui se répète, qui revient à la même place. Pulsion de mort pour Freud qui rencontre la répétition chez les traumatisés de la Seconde guerre mondiale, Réel pour Lacan, soit la logique de l’impossible à supporter, l’impossible à dire, l’impossible à écrire. Côté imaginaire, Françoise Labridy prend appui sur la vignette clinique de Marcel. Il ne sait pas qui bat l’autre. Il n’a pas de différenciation symbolique de lui-même. L’image du corps passe toujours par l’autre qui nous la donne, c’est le stade du miroir. L’image est continue à l’inverse du langage qui, lui, est discontinu. S’il n’y a pas la langue pour séparer, c’est difficile.

La pulsion c’est ce qui vient de l’intérieur, ça revient sur le corps. Elle ne s’arrête jamais. Les sportifs ne font pas de la compétition pour avoir des médailles. Ce qui pousse les sportifs n’est pas devant mais derrière. La performance, c’est plus haut, plus vite, plus fort. La compétition est un système symbolique qui va permettre d’aller au-delà de la performance. Il y a dans la pratique sportive une tentative d’aller au-delà de son corps. Ce n’est pas pareil que l’entrainement qui est une habituation du corps. Dans les techniques de préparation mentale il s’agit de visualiser. Françoise Labridy parle d’un coureur de 400 mètres qui dit que s’il ne gagne pas cette compétition, il perd toute sa vie, tout ce qui le fait exister. L’entraineur a saisi ce qui était en jeu pour ce coureur et a fait valoir ce moment exceptionnel. Il ne lui dit pas quoi faire. Il ne s’agit pas de rectifier le cadre mais d’inventer un nouveau cadre. Les entraineurs, à la différence des coachs, permettaient l’exceptionnel en faisant des blagues, en leur faisant faire autre chose que leur sport habituel, ils inventaient une pratique de la singularité.

Françoise Labridy détaille les différences entre acting-out, passage à l’acte et acte. Dans le premier, le sujet monte sur une scène adressée à l’autre capable de déchiffrer. L’autre interprète pour lui ce qu’il n’arrive pas à énoncer. Dans le passage à l’acte, c’est le sujet qui est l’enjeu de la partie, c’est lui ou l’autre qui disparait. Antoine dont on parlait à la première séquence, est au bord du passage à l’acte mais ça fait un symptôme. Il est sorti de l’image de l’enfant sage. Il s’avère être aussi un enfant sauvage. Il s’en fait responsable. L’acte, c’est quand quelque chose dépasse le sujet, c’est César franchissant le Rubicon. L’acte psychanalytique en est le paradigme, dont les conséquences se vérifient dans l’après-coup. Si l’’acte est armaturé à des conditions symboliques, on ne peut pas en calculer les effets, c’est un saut dans l’inconnu, du nouveau se produit. Quelque chose n’est pas définie à l’avance. La pratique sportive est un pari dans lequel le sujet accepte de perdre, de ne pas être le meilleur.

Temps trois : Discussion croisée. Martine Revel revient sur ces jeunes qui éprouvent le cadre car ils mettent leur corps à l’épreuve de l’autre. La puberté, c’est éprouver dans le corps le changement. Le cadre arrive secondairement : il y a d’abord bouger ou être bougé par son corps. Quand Bachir est cadré par le foot, ça ne s’agite pas dans le corps. Dans ses insultes affleure la pulsion. Il est bougé par la parole, la parole est pulsion. Ce qui déconcerte Camille Athuyt, c’est qu’il peut être brillant, super gentil, et puis super méchant avec ses camarades : comment tout ça cohabite ? Françoise Labridy fait valoir que chez Bachir tout est multiplié à l’extérieur, c’est scindé. Nicole Magallon interroge la supposée méchanceté de Bachir. Quand il dit une insulte, ce n’est pas sûr que ce soit lui qui le dise. C’est sa bouche qui parle. Il est envahi par la pulsion. Au moment où il le dit, ça lui échappe, il n’est pas là quand il le dit. Martine Revel pointe que pour Bachir, son point de vérité c’est « j’oublie ». Il ne peut pas en dire plus. Françoise Labridy ajoute qu’il existe par son absence et précise que hors-corps ce n’est justement pas la même chose que l’absence.

L. G.

[1] Tous les prénoms ont été modifiés

[2] Aide à la vie scolaire

[3] Editions l’Harmattan, 2014



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