ACF MAP. Marseille – Retour sur « Une lettre de jouissance »

Par Véronique Villiers – Ce samedi 20 janvier 2018, nous avons eu le plaisir d’accueillir Esthela Solano-Suárez pour une conférence dont le titre : « Une lettre de jouissance » en donne l’orientation. En effet, un symptôme si douloureux soit-il, recèle toujours « une secrète satisfaction ». (Lire ici la présentation de la conférence et l’argument proposé par E. Solano-Suárez).

Fidèle aux recommandations de Jacques Lacan dans son discours d’ouverture de la Première Rencontre Internationale du Champ freudien, Esthela Solano-Suárez se fait lectrice d’un classique freudien à la lumière du dernier et tout dernier enseignement de Lacan », le cas Dora. La perspective de son travail vise à « interroger la fonction de la lettre de jouissance dans le symptôme ».

Si la découverte freudienne met au premier plan le sens des symptômes, dans un second temps, Freud met l’accent sur le bénéfice secondaire du symptôme, soit une satisfaction détournée relative à la jouissance, c’est-à-dire un rapport au réel, à ce qui se jouit dans le corps à travers le symptôme indique Esthela Solano-Suárez. Au-delà du mythe freudien, Lacan va déporter la question vers l’ex-sitence du réel de la jouissance.

Le corps, « substance jouissante »

Les symptômes hystériques de Dora « témoignent d’une jouissance qui se fait évènement de corps ». Le corps qui « se jouit »[1] dans le symptôme, est le corps « affecté par la difficulté respiratoire, l’aphonie et la toux. » L’équivoque de lalangue, via le signifiant Vermögen (fortune/puissance) permet à Freud d’entendre le « jouis-sens »[2] du symptôme relatif à la jouissance orale, impliquant les organes qui, chez Dora, sont le siège d’une irritation (la gorge et la cavité buccale). Le symptôme vient ici représenter « une situation de satisfaction sexuelle per os entre les deux personnes dont les relations amoureuses la préoccupaient sans cesse. »[3]

Esthela Solano-Suárez note alors, que la « lettre de jouissance du symptôme chez Dora fait ex-sister le rapport sexuel qui n’existe pas entre son père et Mme K… C’est le corps de Dora qui se jouit et soutient de sa jouissance, la fiction de l’étreinte des deux corps qui ne feraient qu’Un par le biais du chiffre du symptôme ». Freud avait mis en évidence cette jouissance orale comme provenant d’une satisfaction « primitive » donnant lieu à « la fixation consécutive » recelant la trace précoce de la rencontre de Dora avec la réalité sexuelle. A travers une scène de l’enfance où le suçotement est au premier plan, Freud y trouve « un mode complet de l’assouvissement de soi-même »[4] indexant l’autisme de la jouissance où le corps comme « substance jouissante »[5] s’y satisfait tout seul.

Du symptôme au sinthome

Faisant référence à Lacan, Esthela Solano-Suárez souligne que le « père est un symptôme, ou un sinthome »[6] et en tant que tel, ex-siste à l’imaginaire, au réel et au symbolique, assurant ainsi leur « lien énigmatique ». Quatrième rond du nœud borroméen, il est un opérateur de consistance qui noue les trois autres. A ce titre, le symptôme de Dora assure une père- version, autrement dit une version vers le père et une version du père. » Le symptôme sert alors à Dora à se bricoler une version du père ainsi qu’une version du rapport entre les sexes, faisant exister par là-même une version de La femme qui n’existe pas.

Esthela Solano-Suárez précise qu’il « y aurait une solidarité secrète entre faute et jouissance, puisque toute jouissance effective est jouissance de l’Un, ‘ faute ’ de la jouissance de l’Autre qu’il n’y a pas. Le trou du rapport sexuel rendrait alors la jouissance fautive. « Le sinthome, en tant que tel, corrige la faute relative à ce qui ne s’écrit en aucun cas, assurant alors une correction de la faute d’écriture du nœud borroméen, par l’écriture de la lettre de jouissance qui ne cesse pas de s’écrire à la place du rapport sexuel qui ne s’écrit pas ». Le sexuel fait trou dans le langage. C’est le réel de l’inconscient.

Femme sinthome

Si Dora s’intéresse à Mme K. « c’est parce qu’elle lui suppose un savoir sur la jouissance et notamment celle de l’homme » précise Esthela Solano-Suárez. Avec son tout dernier enseignement, Lacan indique qu’une femme a fonction de symptôme pour un homme dans la mesure où elle serait pour lui « l’expression de la façon dont il jouit de l’inconscient ». En ce sens, en tant que corps de femme, le corps de Mme K. vient mettre en avant que l’intérêt que Dora lui porte, tient au fait que ce corps est symptôme d’un autre corps ». Le père de Dora se jouit à travers le corps de Mme K. Mais Dora n’accepte pas que son propre corps, devienne pour M. K. un symptôme. Ainsi s’éclaire la scène du lac où l’artifice se rompt lorsqu’il lui énonce : « Vous savez ma femme n’est rien pour moi. »[7] En effet, la « phrase de M. K. fait trou » et « démasque un point aveugle » précise Esthela Solano-Suárez. Le voile se déchire et laisse apparaître l’horreur, un réel insupportable pour Dora, à savoir que Mme K. n’était pas un sinthome pour son mari mais qu’il voulait que Dora le soit. Alors, « derrière l’enveloppe de la blancheur ravissante de Mme K., il n’y a rien ! » Rien pour son mari. L’enveloppe est vide, et ne renferme qu’un trou.

Par conséquent, Dora n’était intéressée par Mme K. qu’en tant que femme sinthome d’un autre corps. Autrement dit, conclut Esthela Solano-Suárez, le couple ne tient qu’à la condition de l’artifice du sinthome, celui qui permet à la « jouissance opaque d’exclure le sens. »[8]

[1] Lacan J., « La Troisième, Lacan au miroir des sorcières », La Cause freudienne n° 79, Navarin Editeur, Paris, 2011, p. 25.

[2] Lacan J., « Télévision », Autres Écrits, Le Seuil, Paris, 2001, p. 517.

[3] Freud S., « Dora », in Cinq psychanalyses, PUF, Paris, 1970, p. 34.

[4] Ibid., p.37.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Le Seuil, Paris, 1974, p. 26.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Le Seuil, Paris, 2005, p. 19.

[7] Freud S., op. cit., p. 73.

[8] Lacan J., « Joyce le symptôme », op. cit., p. 569.



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