ACF MAP. Retour sur la soirée à Toulon sur le « Corps parlant »

Par P. Roux – La dernière soirée préparatoire au Xe Congrès de l’AMP organisée par l’ACF MAP s’est tenue à l’hôpital Ste-Musse de Toulon, le 23 mars 2016. Deux collègues, psychanalystes à Marseille, membres de l’ECF et de l’AMP étaient nos invitées. Elles ont apporté leur enthousiasme et leur réflexion sur le sujet passionnant qui nous réunira à Rio du 25 au 28 avril 2016.

En quoi le thème du « Corps parlant » lancé par Jacques-Alain Miller et balisé dans son texte d’orientation[1] permet-il d’éclairer le dernier enseignement de Lacan et de repenser la clinique au XXIe siècle ? Le corps parlant inclut en effet le phénomène hystérique mais nous porte bien au-delà. Le dernier paradigme de Lacan, tel que le dégage, J.-A. Miller change le statut même de l’inconscient et se trouve particulièrement affine aux nouvelles formes du lien social où l’ordre symbolique ne régule plus le réel. « Le réel du lien social, c’est le corps parlant[2] ».

« Analyser le parlêtre demande de jouer une partie entre délire, débilité et duperie[3] »

Nicole Guey a pris la faveur de la publication d’un recueil de lettres de J. Joyce à Nora[4] pour nous faire entendre les concepts créés par Lacan dans son Séminaire, livre XXIII, Le sinthome[5]. Dans ce livre Lacan tente de cerner le travail que James Joyce réalise par son écriture. Or Joyce entre dans sa liaison amoureuse avec Nora en même temps que dans la littérature et la personnalité de Nora jouera un rôle essentiel dans les grandes figures féminines de son oeuvre. Mais Nora est aussi présente dans sa vie, dans ses pensées, dans ses convictions. J. Joyce juge impossible par exemple, de rester dans le sein de l’église catholique à cause « des pulsions de sa nature ». Avec cette femme, Joyce « rencontre le sexuel qui l’éjecte du monde », souligne N. Guey. C’est pourquoi la problématique du corps parlant devient, à partir du commentaire de cette correspondance, lumineuse. Les lettres à Nora qui mettent au premier plan la jouissance, montrent comment Joyce tente de faire UN, de se donner un corps. « Homme jaloux, solitaire, insatisfait et orgueilleux, il veut tout lui donner et faire un avec elle[6] ». Le livre, instrument de cette tentative vouée à l’échec, pris dans un nouage avec sa bien aimée, devient ainsi « l’escabeau de son art », sa manière d’y faire avec le réel. « Les escabeaux sont là pour faire de la beauté parce que la beauté est la défense dernière contre le réel[7]. » La thèse de Nicole Guey selon laquelle les lettres à Nora démontrent « la façon dont se réalise le nouage entre RSI » pour Joyce, fait donc réponse à l’argument de la soirée sur le « mystère du corps parlant[8] ».

Si l’on se réfère au ternaire que nous livre J.-A. Miller soit la duperie, le délire, la débilité mentale comme autant de réponses au réel, Nicole Guey montre comment J. Joyce fait usage de la débilité comme tout parlêtre, qu’il a recours également au délire (ici un délire de jalousie qui l’amène à harceler Nora) mais Joyce échoue à se faire dupe du réel. Or, « c’est la seule voie au corps parlant, dit J.-A. Miller, pour s’orienter[9] ». Non-dupe, Joyce aura recours à l’écriture sinthome. Dans leur crudité les lettres à Nora sont la trace de ses « démêlés avec la jouissance » (N. Guey). Notre homme tente par le truchement des mots pris dans leur matérialité, d’accéder à la jouissance. « Écris les mots sales en gros, demande-t-il à sa maîtresse, et souligne-les et embrasse-les ». L’œuvre se chargera de voiler la profusion imaginaire du corps qui s’adonne au plaisir.

« Ce déplacement de la vérité à la jouissance donne la mesure de ce que devient la pratique analytique à l’ère du parlêtre[10]. »

Quelles sont les ressources de la nouvelle clinique analytique impliquée par le tout dernier enseignement de Lacan (TDL) et notamment les concepts de nouage, sinthome ? C’est ce qu’a développé Sylvie Goumet en dégageant avec une remarquable précision la logique d’un cas et ce, à partir du matériel d’une consultation unique au CPCT Marseille. Il s’en déduit une décision d’orientation cliniquement fondée : pas d’entrée au CPCT pour ce sujet dont l’accompagnement nécessite un point d’ancrage au long cours. La dimension didactique de l’exposé est assurée par une introduction où S. Goumet fait jouer le binaire discours // dis-corps. Par ce second terme (titre de l’intervention de notre collègue) Lacan désigne la discordance entre l’inconscient et le corps. La discordance en tant qu’elle « est la loi du rapport entre les sexes[11] ». Par conséquent à chacun son appareillage de jouissance pour suppléer au non-rapport sexuel ; fantasme pour la névrose, bricolage, sinthome ou délire dans la psychose. Autant de productions qui relèvent « d’un discours où les semblants coincent un réel (…), un réel qui n’a pas de sens…[12] ».

La mauvaise rencontre avec le non-rapport sexuel (NRS) a surgi pour ce sujet, lorsque son père lui signifie, peu avant un voyage d’étude, qu’il n’est pas son père génétique, conséquence d’une erreur de manipulation lors d’une PMA. Dès lors apparaît la précarité des semblants symboliques dont se soutenait la jeune femme. L’incident révélé qui touche à la filiation fait d’elle ipso facto, une erreur. Son être même est une erreur. Un état crépusculaire « ternit la transparence des rapports avec autrui[13] ». Errance, incohérence, phénomènes de corps… S’en suivra une cascade de remaniements imaginaires produite par le gouffre ouvert par f o. Tout son monde doit être réinterprété. Seul un signe, à savoir les « trois petits trous » qu’elle avise sur le corps d’un chien – réplique de trois cicatrices sur son propre corps – feront point de capiton à sa dérive subjective et la rebranche sur le lien social.

Ce que nous enseigne Lore, relativement au corps parlant se joue sur deux plans. Un accident de plongée peu après la révélation du père met à ciel ouvert le dénouage RSI – c’est ce qu’elle nomme « son être bancal » – et la déconnecte du monde. L’interprétation délirante des trois trous lui permet de renouer un lien social et de demander de l’aide. Là aussi, l’insuffisance cruelle de semblants, l’impossible recours à la duperie, dénude la débilité mentale – qui est celle de tout parlêtre – et rend dès lors nécessaire, l’appoint d’un délire. Elle a vécu « un truc mystique » qui bien sûr, n’appelle aucune investigation. La dépression dont se plaint Lore au CPCT indique l’impasse d’un sujet, non pas qui cède sur son désir mais pour qui toute rencontre sexuelle ou amoureuse peut faire surgir « le point d’impensé à l’endroit du rapport sexuel et représenter une menace sérieuse ».

Nos collègues ont fait montre d’une grande disponibilité pour discuter leurs travaux avec les participants. Nous les remercions d’avoir contribué à cerner – pour notre plus grand plaisir – le « mystère du corps parlant[14] ».

Patrick Roux

[1] Miller J.-A. « Orientation », Le corps parlant – Sur l’inconscient au XXIe siècle, Scilicet, Collection rue Huysmans, 2015, p. 21-34.

[2] Ibid., p. 33.

[3] Ibid., p. 34.

[4] Joyce J., Lettres à Nora, collection Poche, 2012.

[5] Lacan J., le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Seuil, 2005.

[6] Nicole Guey, conférence du 23 III 16

[7] Miller J.-A. « Orientation », op. cit., p. 31.

[8] Lacan, J. Le Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, 1975, p. 118.

[9] Miller J.-A. Orientation, op. cit., p. 31.

[10] Miller J.-A. « Orientation », op. cit., p. 34.

[11] Sylvie Goumet, intervention du 23 III 2016.

[12] Miller J.-A. « Orientation », op. cit., p. 33, fragment choisi pour l’argument de la soirée préparatoire.

[13] Ey H., Études psychiatriques, volume II, tome III, Structure des psychoses aigües et déstructuration de la conscience, 2006, p. 358. Cité par S. Goumet.

[14] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 118.

Soirée préparatoire Corps parlant 23 mars Toulon



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