« Désordre et événement ». Retour sur la rencontre autour des « Ordres et désordres amoureux »

Le 18 novembre dernier, le Théâtre Toursky accueillait à Marseille une rencontre sur la question des « Ordres et désordres amoureux aujourd’hui ». Invités autour de son directeur, Richard Martin : Hervé Castanet, psychanalyste membre de l’ECF, Roland Gori, psychanalyste, et Annie Jeandot, enseignante en Lettres Histoire (lire la présentation détaillée en cliquant ici). Plusieurs membres de notre communauté de travail d’orientation lacanienne autour de l’ACF MAP reviennent sur cette soirée. Ainsi Ianis Guentcheff, avec : « Désordre et événement – En écho aux attentats du vendredi 13 novembre ».

« Ce qui est de l’ordre de l’événement à proprement parler, c’est ce qui ne pourrait pas arriver, tout ce qui sort du cercle du possible » [1]. Pourtant, « en une fraction de seconde, l’événement nous impose ses conditions. (…) Cet imposteur vient d’arracher d’un seul coup, et à jamais, toute la légitimité disponible dans l’univers » [2]. Ici, l’écrivain épingle ce que le psychanalyste met à jour comme rupture dans l’ordonnancement du monde.

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Marc Rothko, Red (1968).

Il y eu d’abord, pour beaucoup d’entre nous, l’effroi du dévoilement, l’extraordinaire non-sens de l’instant. Puis très vite, le trop de sens, le temps des conjectures imaginaires, de l’incroyable regain vital, du désir féroce de ne pas lâcher sur les modes de jouissances, si nécessairement aveugle, qu’il crut y loger l’être lui-même, ravivé d’y avoir été si évidemment visé. Passé le temps de ces deux illusions, du nihilisme morbide et de l’hédonisme béat, viendra le moment de la pensée, d’une raison réaffirmée qui sait faire avec l’embarras et la difficulté, d’un discours, celui de la psychanalyse, qui fait avec le sujet.

Cette soirée au Toursky, infléchie par le vendredi noir, c’est faite occasion de ne pas céder à l’évènement, de n’en pas faire destin. Appuyons-nous sur ce qui s’y dit, pour avancer quelques idées.

Au point d’orgue de son intervention, Hervé Castanet ramasse sa démonstration en proposant une thèse qui, se fondant de la clinique, n’a pas attendue les évènements pour être subversive : « Le père de l’Œdipe est une plaie ! »[3] En effet, Freud a d’abord abordé la religion sous l’espèce de son analogie avec ce que la clinique de la névrose obsessionnelle lui livrait comme forme caricaturale et « religion privée ». Freud a néanmoins pu poser la question à rebours : le discours religieux, plutôt que de border la névrose en l’universalisant, ne contribue-t-il pas à sa formation ?

Bien que faire « la psychanalyse contre la religion » serait « inaudible, ringard et intolérant »[4], l’éthique de la psychanalyse la rend peu encline à cette sorte de « tolérance (qui) veut dire maintenant ne pas déranger l’autre, le laisser dormir, voire l’endormir ». Alors, psychanalyse et religion doivent continuer, fermement, de converser.

À ce titre, Jacques-Alain Miller ne manque pas de pointer que « la croyance, est aujourd’hui considérée en elle-même comme une thérapie, c’est-à-dire qu’elle est moins considérée comme valant par la vérité qu’elle répercuterait que validée par ses effets de bien-être » [5].

Nous avons là une orientation précieuse pour faire la part des choses entre croyance et fanatisme et, à l’occasion, pour déconstruire la fausse bienveillance du disque-ourcourant : « pas d’amalgame ». Dire « pas d’amalgame », c’est déjà faire consister son envers inconscient : l’amalgame comme possible. Pourtant, la foi n’est pas soluble dans le fanatisme religieux : cela précipite le doute comme reste. Le réciproque est d’ailleurs vrai, tout aussi logiquement : la foi nul ne sauve qui ne veut être sauvé.

Un repérage à partir de ces deux traits, que sont le doute et la volonté, peut contribuer à tracer une ligne de partage ferme entre ce qu’il en est du sujet œdipianisé, qui fait un certain usage du père, dont nous avons dit qu’il est plus ou moins somnolent, endormi, et d’autre part du sujet en tant qu’il aliène sa volonté à un réel qui se présente comme certitude. Sur ces points encore, la clinique nous enseigne.

Il n’y a pas de « gradium » entre l’interprétation du texte, au sens de son embarrassante polysémie, et le rapport direct au texte, sa littéralité. Disons-le, il y a une rupture logique entre foi religieuse et extrémisme religieux, c’est-à-dire entre religion et dérive sectaire. Bien sûr, le sentiment religieux peut se nourrir de la vérité des écrits, voir trouver à jouir de l’effacement ou du débordement du Moi, mais il ne résorbe pas, dans sa forme commune, la division du sujet. L’alètheia comme dévoilement de la vérité nécessite son voilement. La vérité des kamikazes n’est pas a-Léthé, lutte contre l’oubli (nous dirions refoulement), elle est une contamination du symbolique par le Réel. En d’autres mots, elle se tient du côté de la certitude délirante qui oblitère le doute et aliène la volonté du sujet. Position subjective à partir de laquelle la rencontre avec le texte peut produire un « c’est ça ! », tout dit, et faire basculer le sujet sous un signifiant désarrimé et indialectisable. Il n’est pas exclut que la collision du sujet avec le texte, tronqué, choisi, ait fait écho avec la certitude que la jouissance des autres le concernait et gâtait irrémédiablement le monde. Il n’est pas non plus certain que cette collusion de celui qui se range sous le signifiant « martyr » soit exempte d’une certaine forme apologétique, que l’on pourra dire rationnalisante. Pourquoi refuser la « raison », au sens classique de « responsabilité », à ces formes de la folie ? Mais il y a tout de même ici cette dimension où la rencontre avec le discours religieux réalise une certitude qui la précède, radicalement, structuralement.

Au contraire de cette folie radicale, mais aussi au contraire des folies communes, la psychanalyse dispose le sujet à ne pas céder sur son désir. Parce que « rien n’est plus éloigné des religions du père que la contingence »[6], la psychanalyse reste subversive, refusant que ce que la contingence permet de rencontre soit « écrasée, piétinée, annihilée et même effacée »[7] par les tentatives de réglage du « rapport qui n’existe pas ».

Donnons pour conclure un écho à la phrase de Lacan qui introduit le propos de H. Castanet : « Le droit n’est qu’une espèce du tordu », avec cette belle phrase de Léo Ferré, que le Toursky tient vivant : « Le désordre, c’est l’ordre moins le pouvoir. »[8]

Ianis Guentcheff

Lire aussi le texte de Sylvain Garciaz sur cette soirée.

[1] Miller, Jacques-Alain, « Introduction à l’érotique du temps », La Cause freudienne, n°56, Navarin/Seuil, 2004, p. 63-85.

[2] Moix, Yann, Une simple lettre d’amour, Grasset, 2015, p. 14.

[3] Castanet, Hervé, intervention au Théâtre Toursky, le 18 novembre 2015.

[4] Miller, Jacques-Alain, « Religion, psychanalyse », leçons des 14 et 21 mai 2003, texte établi par Catherine Bonningue, dans « Orientation lacanienne », à lire sur le site de l’ECF en cliquant sur causefreudienne.net

[5] Ibid.

[6] Castanet, Hervé, intervention au Théâtre Toursky, le 18 novembre 2015.

[7] Ibid.

[8] Léo Ferré, Il n’y a plus rien, chanson extraite de l’album éponyme, 1973.



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