Conformisme et inventions ordinaires dans les nouvelles configurations familiales

Par V. Villiers – Nous avons eu le plaisir d’accueillir samedi 13 juin à Aix-en-Provence Dominique Laurent, psychanalyste à Paris, psychiatre, membre de l’ECF et de l’AMP pour une conférence s’inscrivant dans le cadre des journées préparatoires aux 45e Journées de l’ECF, Faire couple – Liaisons inconscientes. C’est sous le titre : « Conformisme et inventions ordinaires dans les nouvelles configurations familiales » que Dominique Laurent nous propose de réfléchir sur la question du désir d’enfant lorsque celui-ci ne se décrypte plus à partir de l’Œdipe mais à partir du statut de l’enfant comme objet de jouissance.

Une autre perspective s’ouvre alors à l’horizon de l’ère de la bio-économie, celle d’une clinique au-delà de l’Œdipe que seul le deuxième enseignement de Lacan nous permet d’appréhender avec la topologie et les bricolages singuliers. Quel roman familial l’enfant pourrait-il alors construire ? Quels seront les effets cliniques de ces nouvelles configurations familiales engendrées par les progrès de la science ? Qu’en est-il du « corps parlant » ?

Prenant appui sur l’ouvrage de Céline Lafontaine, Le Corps-marché[1], Dominique Laurent nous fait entendre qu’au-delà de la marchandisation du corps en pièces détaché, le corps humain dans sa vitalité biologique occupe toutes les positions économiques : monnaie d’échange, matière première, force productive, outil d’expérimentation et objet de consommation. A ce titre, les PMA (Procréation médicalement assistée) illustrent le processus de bio-médicalisation dans la mesure où il ne s’agit plus d’une médecine curative mais d’une médecine « méliorative » qui a pour but de dépasser les limites des corps infertiles. A l’ère de la production, du capitalisme, c’est la productivité du corps féminin qui est convoquée. La bio-économie des corps qui intéresse la psychanalyse est en fait celle de la jouissance transformée, regonflée par les PMA. Il s’agit là d’un appareillage du désir d’enfant à des possibilités quasi illimitées évinçant « l’impossible naturel ». Le désir d’enfant devient alors un droit pour tous qui interroge sur les conséquences des nouvelles positions subjectives. La famille paternaliste sous l’égide du principe mâle et l’occultation du principe féminin devient alors obsolète.

Indégivrables-2013

« Les indégivrables », par Xavier Gorce (2013). Cliquer sur l’image pour aller sur le site de l’artiste.

Disjonction entre sexualité et procréation

Après la disjonction de la sexualité et de la procréation, l’enfant conçu par PMA est devenu non seulement un objet de désir mais aussi celui d’une demande recevable en droit auprès d’instance médicale si le désir est entravé par la nature. Ces nouvelles configurations lèvent un voile sur le désir d’enfant et la façon dont celui-ci se trouve affecté par ces progrès techniques d’une part, mais aussi par l’évolution du statut sociétal des femmes et des homosexuels, d’autre part.

Les psychanalystes sont aujourd’hui confrontés à la question du désir non structuré par le principe paternaliste, celui de la famille œdipienne. En effet, les techniques de PMA permettent d’interroger de façon inédite la filiation par le biais des dons de gamètes, des mères porteuses, des embryons surnuméraires. Mais, pour le psychanalyste, la filiation ne s’épuise ni dans la conception, ni dans la naissance ni dans la famille. La disjonction sexualité et maternité a cristallisé la question du non désir d’enfant.

Disjonction entre sexualité et maternité : la question du père

Si la psychanalyse explore comment le désir devient l’exigence féminine d’un désir de maternité ou d’un désir de paternité qui s’émancipe d’une relation à l’autre sexe, elle n’est pas là pour restaurer l’idéologie œdipienne. De même, la psychanalyse ne peut valider une procédure de souscription à tous les montages aberrants d’un désir égaré. Quelle que soit la technique de procréation dont il est issu, l’enfant butera comme tout un chacun sur l’énigme de sa venue au monde et aura la charge de trouver la réponse concernant le désir qui fonde sa propre venue au monde. Tout l’enjeu se situe dans la façon dont les mères ne restent pas seules avec leur enfant comme produit. La solitude dont il est question ici c’est le fantasme qui lie la mère à l’enfant. Le père, qui n’est pas forcément le géniteur, mais un opérateur symbolique, assurant une fonction médiatrice, une interdiction entre la mère et l’enfant, vient alors incarner le point selon lequel toute formation humaine passe par un frein sur la jouissance. Ce père relève d’un fait de langage – ouvrant alors vers la pluralisation des pères- qui permet à l’enfant de se saisir comme vivant et sexué.

Demande d’enfant ou désir d’enfant : quelles conséquences ?

A l’ère de la bio-économie et des prouesses médicales repoussant les limites du corps, demande d’enfant et désir d’enfant sont aujourd’hui disjoints avec pour effet une sorte d’effacement du sujet désirant. Place est donc laissée au désir sans limite d’autant plus important que la fonction paternelle faisant office de barrière à la jouissance, déchoit. Il y a des femmes qui témoignent d’un illimité dans les tentatives de procréation, un parcours mortifère qui met en jeu parfois leur vie même. A la logique productiviste de ces corps machine répond une logique qui permet d’implanter plus d’embryons afin de maximiser les chances de fécondation et les naissances ce qui n’est pas sans incidences subjectives lorsqu’il faut par exemple réduire le nombre d’embryons au risque de tous les faire périr. Comment le risque d’une grossesse multiple peut-il alors être vécu par le couple ? Comment passer de un enfant désiré à plusieurs ? Comment décider d’une réduction embryonnaire ? Décider la mort alors qu’il s’agit de donner la vie ? Pourquoi tel embryon et pas un autre au risque de tout perdre ? Durant la grossesse, par le discours, la mère s’approprie l’enfant. Il y a un « se faire à » propre à la femme enceinte. Porter un enfant oblige à se questionner sur la façon dont on vit la grossesse et dont on peut se séparer de l’enfant notamment dans les cas de mères porteuses. Comment une femme qui n’a rien porté dans son corps, qui ne donne pas son ovocyte, peut-elle régler sa relation à l’enfant porté par une autre, avec aucun remaniement de son propre corps ? Comment le corps parlant se fait à l’arrivée de l’enfant avec la maternité ou tout au contraire lorsque l’enfant débarque tout d’un coup et arrive dans les bras de la mère ? Autant de questions qui obligent une autre clinique.

Fantasme et jouissance

Le désir d’enfant renvoie toujours à des horizons fantasmatiques particularisés. L’enfant n’échappe donc pas à la jouissance de celui ou de celle qui veut en avoir « un à tout prix ». Il s’agit donc de satisfaire un fantasme sur fond de jouissance. L’enfant deviendrait-il l’objet réel cause du fantasme de la mère ? Les PMA donnent l’occasion d’une mise à nu plus radicale du fantasme maternel sans médiation et révèlent les particularités de la jouissance propre à chacun. L’enfant qui occupe par excellence cette place d’objet devient le produit d’une économie de la jouissance. Le statut de l’enfant comme objet de jouissance a toujours existé mais de façon voilée. Aujourd’hui il se dénude. Ce malaise dans la procréation, nous permet de saisir ce qui dans ces déterminations multiples, laisse ouvert le choix forcé de la folie de chacun.

Vers une clinique du parlêtre

Dans l’économie de la jouissance, un signifiant maître en vaut un autre ce qui n’est pas sans conséquence sur la clinique. C’est l’impact réel de la langue sur le corps qui produit le symptôme, la place de l’enfant n’y échappe pas. Cette évolution ouvre les portes d’une clinique continuiste, une clinique du parlêtre dans la mesure où le Nom-du-Père (NDP) et l’Œdipe comme signifiants maîtres ne sont plus aux commandes, c’est-à-dire que nous ne sommes plus dans une conception classique où le signifiant faisait halte à la jouissance. Ce n’est plus la loi qui rend possible le désir mais le désir dans son émergence même qui va contre la loi et s’y oppose. Lorsqu’on sort d’un monde structuré par l’Œdipe, c’est-à-dire par les identifications, la normalisation par le biais des signifiants patriarcaux, alors apparait la jouissance qui elle, n’est pas généralisable. A s’orienter de la jouissance qu’on ne peut collectiviser (ce qui est différent pour le Nom-du-Père), se dessine une clinique au singulier, issue des particularités de jouissance de chacun qui objectent à l’universel, à la mise en conformité, à la norme.

A partir du moment où c’est le signifiant qui cause la jouissance, c’est la corporisation, c’est le signifiant qui affecte le corps et produit des effets de jouissance, des bouts de jouissance, des points d’impact. Le corps affecté, on est obligé d’admettre que la clinique des effets de corps a un autre statut que la clinique des interdictions et des arrêts par le signifiant lui-même. A partir du moment où c’est le signifiant qui cause la jouissance, à partir du moment où le signifiant en vaut un autre et que le NDP n’est plus la clef de voûte qui fait tenir l’ensemble, chaque signifiant produit ses effets de jouissance. Nous avons donc des effets de corporisation avec des formes privées qui résonnent dans une société lorsque ces sujets s’adressent au droit ou à la médecine. Le NDP a moins le pouvoir d’être appareil symptôme.

Ainsi, comme l’indique Jacques-Alain Miller dans sa conférence sur « L’inconscient et le corps parlant »[2], : « L’ordre symbolique est maintenant reconnu comme un système de semblants qui ne commandent pas le réel mais lui est subordonné, un système répondant au réel du rapport sexuel qu’il n’y a pas. Il s’ensuit une déclaration d’égalité clinique fondamentale entre les parlêtres (la clinique n’est plus dominée par l’opposition entre névrose et psychose). A l’inverse du non dupe il s’agit pour le parlêtre de se faire dupe d’un réel, de monter un discours où les semblants coincent un réel, un réel auquel croire sans y adhérer, un réel qui n’a pas de sens, seule lucidité qui est ouverte au corps parlant pour s’orienter. »

Alors, quelle place la psychanalyse occupe-t-elle ? Doit-on faire avec ce « à chacun sa jouissance » où on lui donnerait sa place nouvelle ? ou bien comment va-t-elle plutôt insister, non pas sur les agencements de jouissance, ou l’exigence de jouissance, mais sur des bricolages où le désir peut préserver sa dimension de rencontre ? Finalement, face à l’irruption de cette jouissance et de ces bouts de réel qui surgissent, quelles inventions, quels bricolages peuvent s’opérer sans en passer par les signifiants du patriarcat ?

Cette conception de l’égalité clinique, celle du parlêtre issue de la conception d’une clinique continuiste, borroméenne nous amène, et nous prépare en effet, à accueillir les effets subjectifs de ces nouvelles configurations familiales sans idéaliser le temps du pater familias aujourd’hui révolu.

Véronique Villiers

[1] Lafontaine, Celine, Le Corps-marché. La marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie, Seuil, coll. La couleur des idées, 2014.

[2] Disponible sur le site de l’Association mondiale de psychanalyse en cliquant ici.



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