La folie amoureuse dans la paranoïa. À propos du film Él.

Par P. Roux – Le film Él[1]de Luis Buñuel – cinéaste lacanien, s’il en est –, nous éclaire avec beaucoup de finesse sur les enjeux de la rencontre amoureuse dans la psychose. Nous en proposons ici une lecture à partir du premier enseignement de Lacan, contemporain du Séminaire Les psychoses.

Dans son livre Mon dernier soupir, Luis Buñuel remarque : « Supposons que la femme d’un paranoïaque joue une mélodie au piano. Son mari sera persuadé que c’est un signal qu’elle envoie à son amant, caché dans la rue[2]. » Buñuel décrit son personnage principal, Francisco Galvan, comme s’il s’agissait d’un anophèle[3]. Le personnage semble sorti tout droit d’un traité de Clérambault[4]. Du reste, à sa sortie en 1953, Él fut remarqué et salué par Lacan[5]. Donnons un exemple de sa précision. En 1956, Lacan rend compte du déclenchement de la psychose par une particularité du rapport du sujet à l’Autre[6]. « C’est dans la relation de l’homme au signifiant que se situe le drame de la folie[7]. » Dans son Séminaire Les psychoses en particulier, il mentionne « le coup de cloche de l’entrée dans la psychose[8] ». Or, dès le premier plan, le film nous montre une énorme cloche. Est-ce pur hasard ou faut-il plutôt y lire une sensibilité de Buñuel à la langue ? Y aurait-il d’emblée « quelque chose qui cloche » ? Le film raconte le déclenchement d’une psychose et la construction d’un délire de jalousie jusqu’au dénouement par le passage à l’acte. Nous repérons aussi chez Francisco un délire de revendication portant sur des terres familiales dont il aurait été dépossédé.

Le coup de cloche

Extrait du film El.

Él, ou le coup de cloche
de l’entrée dans la psychose.

La rencontre amoureuse de Francisco et Gloria a lieu pendant la cérémonie religieuse du jeudi Saint et en particulier au moment du mandatum ou rituel du lavement des pieds. C’est ici que va se produire le coup de cloche. L’objet regard[9] est au premier plan ; aucun mot n’est échangé. Francisco observe le père Velasco, pendant l’office. Le prêtre, agenouillé, baise presque sensuellement les pieds nus d’un enfant. Le plan est filmé serré, intimiste. Le regard de Francisco, gêné et inquiet, se détourne pour se porter sur les pieds des fidèles. Ils sont tous bien rangés et, parmi eux, se détachent les pieds d’une femme, légèrement écartés. La caméra remonte alors lentement, le long du corps jusqu’aux yeux de cette femme dont le regard croise celui de Francisco. C’est là que se produit le coup de foudre que Francisco décrira plus tard ainsi : « Ce type d’amour se construit depuis l’enfance. Un homme passe à côté de mille femmes et, tout d’un coup, il en rencontre une et son instinct lui dit qu’elle est la seule[10]. Dans cette femme, tous nos rêves sont cristallisés et toutes nos illusions ; les désirs de la vie antérieure de cet homme. » Le thème dominant du délire se met en place peu après, quand Francisco, guettant Gloria dans la rue, la voit au bras de son ami d’enfance, Raoul, qui intervient en tiers à l’orée de cette relation.

Certitude délirante

L’intérêt du film est de montrer que le déclenchement de la psychose se fait à l’occasion de la rencontre amoureuse. En cette occurrence, convoqué à faire usage du Nom-du-Père, le sujet fait l’épreuve de la forclusion. Le noyau délirant surgit, pour la première fois, pendant la nuit de noces. Après un baiser, Francisco découvre que sa femme a les yeux fermés. On retrouve le pouvoir du regard dans l’économie de jouissance – regard maléfique cette fois, car il lui est soustrait. « A qui penses-tu Gloria ? » Elle aura beau se défendre, rien n’y fera. La certitude délirante de Francisco est inébranlable : elle pense à Raoul. Ce sujet ne trouve pas sa place en tant qu’homme – comme le suggère l’équivoque du titre Él / elle –, car il ne dispose pas de l’appareil symbolique articulé à l’Œdipe. En conséquence, une « véritable réaction en chaînes se produit, au niveau de l’imaginaire[11] ».

Patrick Roux

 

[1] « Lui », en espagnol. Luis Buñuel.

[2] Buñuel L., Mi ultimo suspiro, Tribuna de plaza & Janes, 1998, p. 239.

[3] Moustique dont la femelle transmet le paludisme. Buñuel était entomologiste amateur.

[4] De Clérambault G. G., Œuvres psychiatriques, Ed. Frénésie, coll. Insania,1998.

[5] Lacan visionna le film au cours d’une projection privée pour un public de psychiatres. Il le présenta à ses élèves. Buñuel le signale dans la référence ci-dessus.

[6] Absence de point de capiton.

[7] Lacan J., « D’une question préliminaire… », Ecrits, Seuil, 1966, p. 574.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre III, les psychoses, Seuil, 1981, p. 290.

[9] Le regard en tant qu’objet de la pulsion.

[10] On pense ici à La Femme.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, op. cit., p. 100.



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