Une issue à la douleur des fous

Par E. Pontier – Dans une autobiographie sensible, Gérard Depardieu livre quelles sont les marques de jouissance qui président à son destin, pas sans les rencontres dont il a su faire sa chance.

Gérard Depardieu (à g.) et Patrick Dewaere dans Les valseuses, de Bertrand Blier (1974).

Gérard Depardieu (à dr.) et Patrick Dewaere
dans Les valseuses, de Bertrand Blier (1974).

Ça commence mal pour Gérard : il survit aux aiguilles à tricoter de sa mère qui ne voulait pas de cette troisième grossesse. Rien de ce détricotage de ventre ne sera recouvert puisqu’elle lui adresse régulièrement un « Dire qu’on a failli te tuer, toi ![1] », où la tendresse se mêle au rappel du vœu de mort qu’il y a eu. « J’ai cinq ou six ans, elle [sa mère] m’assoit à l’arrière de sa bicyclette, son panier devant, et nous partons ensemble aux provisions. Il fait beau, le vent est chaud, elle pédale sous le grand soleil du printemps, dans une robe légère, et je l’entends chantonner[2]. J’ai conscience du plaisir qu’elle éprouve soudain à vivre et je suis un élément de ce plaisir, j’en suis sûr, puisqu’elle m’emmène, puisqu’elle s’assure que je suis bien assis, là, derrière, les mains accrochées sous sa selle, tantôt observant avec délice le balancement de ses hanches, tantôt sortant la tête pour sentir le vent soulever mes cheveux. » Ce cocktail explosif fait de Gérard-le rescapé un sujet « à l’affût de la vie », qui peut dire : « Moi, je ne rêve pas d’être acteur, c’est ça qu’ils n’ont pas compris les mecs. Moi, je rêve de survivre. J’ai fait acteur pour sortir de l’analphabétisme, j’aurais aussi bien pu faire autre chose, ça m’est tombé dessus par hasard, j’ai rien choisi. » Son autobiographie démontre en effet comment le poids d’un destin peut être subverti par la contingence d’une rencontre, comment la nécessité du programme de jouissance peut trouver une issue sublimatoire qui soit favorable au sujet. Gérard compte deux rencontres pour lui essentielles.

« Grisé par la musique »

A dix ans, il est renvoyé de l’école : « Je suis un chien des rues. » La survie, ce sont les trafics et, comme il est débrouillard, ils sont plutôt juteux – jusqu’à ce qu’il se fasse prendre. Il a quatorze ans et rencontre un psychologue en prison, qui le « sort de [lui]-même » grâce à une phrase dont il se saisit : « Tu as des mains de sculpteur. » Il quitte alors une vie de délinquance pour la vie d’artiste, non sans garder un certain goût pour les « voyous ».
Deuxième rencontre : un copain monte à Paris pour faire du théâtre et l’invite à le suivre. Deux tuchés dont Gérard va faire sa chance. Le petit garçon qui partait en bicyclette derrière sa mère, envoûté par le chant de celle-ci, découvre que des mots peut « jaillir une musique » qu’il est prédisposé à entendre. L’adolescent se révèle particulièrement doué pour jouer de cet instrument : la voix. « Je me découvre une capacité à assimiler que je ne soupçonnais pas. Sur un seul mot je peux me mettre à déclamer toute une scène, grisé par la musique et sans avoir le sentiment de faire appel à ma mémoire, comme si ces mots là était devenus les miens, comme si j’incarnais le texte, ce qui est véritablement jouer. » Cette disponibilité à la musique du texte, à sa lalangue, est le fait de son rapport singulier au langage. « Enfant, je ne bégayais pas, je ne bougonnais pas, j’étais capable d’énoncer clairement les pensées qui me traversaient. Mais petit à petit, on aurait dit que les mots s’étaient embouteillés, qu’ils ne parvenaient plus à sortir librement de ma poitrine, comme s’ils en étaient empêchés par une sorte de confusion, ou de chaos, qui se serait installé dans ma tête. Je grandissais, de plus en plus d’informations et de situations nouvelles se présentaient à moi, or j’étais de moins en moins capable de les comprendre, de les décrypter, de m’en nourrir. C’est à ce moment-là que sur les conseils de mon père je m’étais mis à sourire. A sourire sans arrêt. »

Vacarme

Depardieu et Marguerite Duras travaillent sur Le camion (1977).

Depardieu et Marguerite Duras travaillent sur Le camion (1977).

C’est cette position, quasi hors-discours, qui va lui donner cette « disponibilité pour incarner l’indicible » que lui ont reconnu un Maurice Pialat et une Marguerite Duras. Il faudra que Tomatis passe par là et qu’il rende la parole à ce géant qui souffre d’un trop de présence de l’objet voix. « En somme j’entends trop bien, j’écoute trop bien tout ce qui se murmure autour de moi et cette hyperaudition, au lieu de booster la parole, aboutit à ce que je me replie sur moi-même, comme abasourdi par le vacarme alentour. » Un reste symptomatique à cette opération se localise dans le corps et nécessite le traitement d’un anxiolytique très puissant : « J’ai récupéré la parole grâce au docteur Tomatis, mais je me trouve alors confronté à une autre maladie : je ne peux pas supporter d’entendre mes propres bruits. […] je suis obsédé par le vacarme de mon corps : mon cœur qui cogne, mes intestins qui gargouillent, mes articulations qui craquent… Cela devient une phobie, au point que si je me retrouve seul à l’hôtel, je dois boire pour ne plus m’entendre, pour ne pas devenir fou. Je n’arrive à m’endormir qu’ivre-mort. »

« Les fous se font lisses »

Gérard sait qu’il a échappé au destin ordinaire des fous extraordinaires qui peuplent les asiles. « Faire semblant. Enfouir ses désirs, renier ses pensées. Se nier, ne rien vouloir de soi. C’est une immense douleur. En réalité, je l’ai compris quelques années plus tard quand je me suis mis à fréquenter les fous avec Marguerite Duras qui voulait adapter Home, la pièce de David Storey qui se déroule entièrement dans un asile. Pour affronter la vie dans laquelle ils ne se sentent aucune place, les fous se font lisses comme je l’étais moi-même devenu. […] Les fous sont dans une grande douleur, et c’est une douleur similaire qui m’a fait perdre la parole. » Gérard Depardieu a la carrière que l’on sait, fantasque bien sûr : « Je ne suis pas où on me croit », mais avec ce goût pour « ce [qu’il] ne sait pas » et qui lui donne cet « élan profond » pour entrer dans le « chant du monde ».

Elisabeth Pontier

[1] Depardieu G., Ça s’est fait comme ça, XO Éditions, 2014. Toutes les citations sont extraites du livre.

[2] C’est nous qui soulignons.



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