Aharon Appelfeld : La fiction, un bricolage contre le réel de la folie nazie

Par R. Adjiman – Le monde fictionnel de l’écrivain Aharon Appelfeld, enfant pris dans les tourments de la Shoah, souligne le bricolage opéré pour se défendre de la rencontre avec le réel de la folie nazie. Quels bricolages met-il en œuvre pour faire tenir ensemble symbolique, réel et imaginaire ? Les entretiens avec cet auteur et quelques extraits de ses fictions illustrent notre question. 

Mascarade, Félix Nussbaum, 1939.

Mascarade, Félix Nussbaum, 1939.

Aharon Appelfeld, est un écrivain israélien, né en 1932 près de Czernowitz, en Bucovine (Roumanie). Il a sept ans quand la guerre éclate. À huit ans, il est déporté dans un camp de concentration d’où il s’évade, seul, quelques mois plus tard. Il se cachera pendant trois ans dans la forêt ukrainienne. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, dont dix traduits en français, parmi lesquels Histoire d’une vie (L’olivier, 2004), prix Médicis Étranger 2004. Il a reçu le prix Nelly-Sachs pour l’ensemble de son œuvre.

Troumatisme

Le monde fictionnel d’Aharon Appelfeld, enfant pris dans les tourments de la Shoah, souligne le bricolage qu’il opère pour se défendre de la rencontre avec le réel de la folie nazie. Conséquences : un reste inassimilable qui ne peut être traité ni par la fiction, ni par les semblants, ni par le symbolique. Lacan le nomme « troumatisme », néologisme soulignant « qu’il y a toujours un trou dans le langage comme il y a un trou dans le savoir[1] ». Appelfeld, de son expérience d’enfant déraciné, coupé des signifiants de son enfance, confronté à l’exil de sa langue, fait de l’écriture sa cause : « C’est un vêtement, on ne se tient pas nu, à découvert[2]. » Quels bricolages met-il en œuvre pour faire tenir ensemble symbolique, réel et imaginaire ? Les entretiens avec cet auteur et quelques extraits de ses fictions illustrent notre question.

L’écriture : une tentative de traitement du réel par le symbolique

« L’ennemi intérieur entravait mon écriture […] Le tournant se produisit quand, avec un sentiment de désespoir, je me mis non plus écrire sur moi et sur ce qui m’était arrivé pendant la Shoah, mais sur une petite fille juive errant dans les bois et les villages. Le changement ? […] comme sous l’effet d’un coup de baguette magique, ma mémoire compulsive disparut […][3] ». Le signifiant petite fille, « se situe comme différent, mais également comme articulation répétitive[4] ». C’est la modalité pour cet auteur d’étouffer le pire et l’horreur pour recouvrir le réel de la déportation, malgré ses tentatives désespérées.

Le réel exclut le sens

Lacan nous enseigne que « le réel est ce qui se dépose d’exclure le sens[5] ». Il s’offre dans sa crudité, il fait trou dans les semblants. « Ce qui s’est passé durant la seconde guerre mondiale, en particulier avec les Juifs, les ghettos, les camps, sont de telles atrocités qu’on ne peut pas écrire à leur sujet. Comment écrire sur des milliers et des milliers… ? Si vous écrivez sur les masses, vous n’avez rien écrit. Alors… des corps, des corps, si vous écrivez sur cela, vous les profanez. Je veux dire que nous sommes des gens, des êtres humains, mais une fois devenus un tas de corps, ça devient vide de sens[6]. » La fiction appelfeldienne est une tentative désespérée de border le pire, l’horreur « pour purifier la douleur, pour qu’elle soit blanche, pour qu’elle soit un poème[7] ». Appelfeld témoigne par ses fictions que le signifiant, le semblant sont impuissants à recouvrir le réel. « L’holocauste appartient à ce type d’expérience, hors norme, qui réduit au silence[8]. » Nous faisons l’hypothèse qu’il y a un reste inassimilable qui ne peut être traité ni par la fiction ni par le symbolique. Le désir est certes un moteur mais le réel est définitivement disjoint du symbolique et, comme le pointe Jacques-Alain Miller : « Le réel est sans loi[9] », celui de la rencontre avec la folie nazie.

Renée Adjiman

 

[1] Gault J.-L., Parasitisme du signifiant. Le traumatisme de la langue, études cliniques, éd. Himéros, 2007, p. 34.

[2] Métropolis, reportage de Valérie Zénatti, Annie Chevallay et Pierre-André Boutang, samedi 20 novembre 2004 (Arte).

[3] « La musique comme source de l’écriture »Aharon Appelfeld, entretien avec Renée Adjiman.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Seuil, 2006, p. 187.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Seuil, 2005, p. 65.

[6] Entretien inédit réalisé par R. Adjiman en novembre 2011.

[7] Entretien avec Aaron Appelfeld, paru dans Niv ha-quevutza (magazine littéraire israélien), septembre 1954.

[8] Roth P., Parlons travail, Gallimard, 2001.

[9] Miller J.-A., « Le réel est sans loi », La Cause freudienne, n°49, novembre 2001.



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