Psychiatre, ou l’art de la rencontre

Marguerite Serres, interne en psychiatrie, livre au Blog SC son expérience plutôt heureuse de la rencontre avec la folie, jusqu’à celle avec ce patient venu brouiller les repères de la relation où le médecin et son malade ne s’accordent plus.

Le Blog SC : Quelle est votre fonction ?

Marguerite Serres : L’interne en psychiatrie est un médecin avant tout mais il est aussi en formation. On apprend à trouver le bon contact avec les patients et à gérer les médicaments. C’est plus facile que dans les autres spécialités car on est directement dans le bain. Nous nous occupons également du somatique. C’est important pour moi de ne pas laisser tomber le côté médical.

Quelle a été votre première rencontre avec la folie ?

© Paloetic, Flickr.

© Paloetic, Flickr

M. S. : Je suis entrée en médecine pour faire de la chirurgie cardiaque infantile et nous avions des stages imposés en pédopsychiatrie. Mais pour moi, la psychiatrie ce n’était pas sérieux. Lors de ce stage, nous n’avons vu que des vidéos de patients mais ça m’a fait beaucoup rire. Je ne pensais pas que ça allait me faire rencontrer plein de gens ! Ensuite, les urgences psychiatriques m’ont passionnée parce que les médicaments, ça marche ! En psychiatrie, on sauve vraiment des vies ! Peut-être les malades rechuteront-ils ensuite, mais dans les périodes de rémission, ça va vraiment mieux. C’est pour cela que c’est enthousiasmant. Dans les autres spécialités, on voit des maladies : la pancréatite de la chambre 12, etc. Ce n’est pas comme ça que j’envisageais mon métier. Même si je donne souvent les mêmes médicaments et qu’il n’y a pas des milliards de diagnostics, chacun est une personne vraiment à part et c’est ça qui m’a plu.

Et la première rencontre « en vrai » ?

M. S. : La première rencontre avec la psychiatrie, c’était en troisième année de médecine ; j’étais en endocrinologie et j’ai pu parler avec une dame qui refusait tout contact. C’était la dame un peu « hystéro », un peu fatigante. Moi, je la trouvais plutôt sympathique. Ce n’était pas tant la rencontre avec la folie que la rencontre avec moi-même me disant : « Ça je sais faire : rencontrer les gens. »

Ça peut être angoissant, la folie…

M. S. : J’étais de garde ; on m’envoie un patient et on me dit : « Ne t’inquiète pas, il est tranquille. » C’était un patient psychotique, poly-toxicomane, et alors que je lui parle – petite faille temporelle –, je vois six infirmiers. Ils avaient compris que ça allait être tendu. Je finis par lui dire qu’il va falloir aller en chambre d’isolement parce qu’il n’arrivait pas du tout à se calmer. Alors il se lève et commence à partir en courant, saute sur un autre patient. Je me retrouve avec trois infirmiers faisant du rodéo sur le patient, le quatrième qui me demande où est la clé de la pharmacie ! Et le patient me regarde et me dit : « Dr Serre, je vais vous retrouver sur internet, vous attraper, vous lacérer la figure et vous décapiter. » Je suis restée calme mais, en moi-même, je me disais : « Il va vraiment arriver chez moi. » Il a réussi à avoir cet impact en m’appelant par mon nom, sans crier. Je me suis vraiment sentie en danger et le lendemai, lorsqu’il a dit qu’il voulait parler au Dr Serre pour s’excuser, la première chose que je me suis dite c’est : il se rappelle de mon nom… C’est une des fois où j’ai perdu pied.

Cette expérience a-t-elle eu des effets dans votre pratique ?

M. S. : Après avoir hésité à redonner mon nom, j’ai continué à le faire mais je fais un peu plus attention quand on me décrit les patients, pour repérer ce qui relève de la personnalité ou de la maladie. Je pense que je me suis mal positionnée parce que j’avais lu dans le dossier qu’il avait fracassé des gens et j’avais peur. Dans des entretiens comme ça, maintenant je suis extrêmement professionnelle, moins empathique.

Qu’est-ce qui est important dans la formation du psychiatre ?

M. S. : Plusieurs choses : apprendre à manier les médicaments et en assumer les conséquences, c’est-à-dire ne pas laisser tomber le côté somatique. Et puis on a un titre de psychothérapeute à la fin, donc c’est important d’avoir des formations sur les psychothérapies.

Vous prescrivez des médicaments mais vous parlez avec vos patients. Quelle est votre expérience de ce point de vue ?

M. S. : Ce qui m’a étonnée en psychiatrie, c’est que si on leur demande : « Est-ce que vous avez envie de vous suicider? » Ils disent oui ou non. « Est-ce que vous entendez des voix dans votre tête? » Ils répondent. Ils disent la vérité, au sens du vécu.

Propos recueillis par Elisabeth Pontier.

 



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