Manet, peintre lacanien ?

Par P. Roux – La lecture du livre que Pierre Bourdieu consacre au peintre Edouard Manet comme paradigme d’une révolution symbolique éclaire de façon saisissante la subversion lacanienne de l’ordre établi dans le champ analytique et fait surgir des homologies frappantes entre les deux œuvres.

Olympia, Edouard Manet (1865).

Olympia, Edouard Manet (1865).

Au début de son cours de 1999, Pierre Bourdieu annonce ainsi son projet : « Je voudrais rendre intelligible l’idée même de révolution symbolique.[1] » L’auteur appuie sa démonstration sur la césure produite par l’œuvre d’Edouard Manet dans l’histoire de l’art moderne. Le repérage des effets d’un tel bouleversement ne va pas de soi car, à la manière des grandes révolutions religieuses, une révolution symbolique – telle est la thèse de Bourdieu – transforme nos structures cognitives (voire sociales) et infiltre l’ensemble des sujets. Il en va ainsi de l’œuvre de Lacan, un autre « hérésiarque » à sa façon, de la trempe de Manet. La coupure épistémique qu’opère Lacan dans le champ de la psychanalyse – avec son invention de l’objet a, notamment – est devenue si évidente pour les lacaniens, que le scandale qu’a suscité son enseignement est lui-même objet d’étonnement. Nous mesurons l’impact de la « révolution charismatique[2] » qu’il a produite dans l’ordre symbolique institué par l’IPA[3], gardienne du temple, lorsque nous relisons les circonstances de son « excommunication[4] ». Avant Lacan, l’ordre symbolique traditionnel, avec ses institutions et ses standards, était tel que la possibilité même d’analyser autrement n’était pas pensable. « Un ordre symbolique accompli, écrit Bourdieu, parvient à faire percevoir cet ordre comme allant de soi[5]. »

En suivant dans le détail l’œuvre et la vie du peintre, nous apprenons que Manet, comme Lacan, a été l’objet d’une curée, d’un Charivari (du nom d’une revue d’art, populiste) qui lui tombait dessus régulièrement. Manet, comme Lacan, a fait sa révolution contre une certaine académie – dont la logique était orientée par la seule défense du corps social des peintres officiels – et contre les mandarins. Est-ce un hasard si l’acronyme dont Lacan épingle l’establishment analytique – la SAMDCA (Société de défense mutuelle contre le discours analytique) – s’inspire des sociétés anonymes coopératives de la fin du XIXe siècle. Rappelons que ces coopératives d’artistes rassemblaient des peintres qui n’avaient rien en commun artistiquement ; leur but n’étant pas de faire une révolution esthétique mais de se donner un marché[6]. L’ironie de Lacan porte sur le fait que l’IPA se forme contre le discours analytique ; non pour le protéger, le transmettre mais pour s’en prémunir – logique imaginaire. Manet – poursuivons le parallèle – est le meilleur élève d’un des meilleurs ateliers comme Lacan est l’un des meilleurs analystes didacticiens de la SFP où, dit-on, il sert de « sergent recruteur[7] ». L’un comme l’autre a été accusé d’élitisme. Lorsqu’il peint Olympia, qu’on a pu prendre comme une parodie de la Vénus d’Urbino[8], Manet montre qu’il peut prendre de la distance avec les modèles classiques qu’on lui a inculqués parce qu’il les maîtrise parfaitement. La peinture académique devient pour lui, non plus une référence mais un objet[9]. A la lecture de Bourdieu, nous découvrons à chaque pas de sa construction du concept de « révolution symbolique » – soit ce qui affecte nos catégories mêmes de perception du monde – combien Manet est un peintre lacanien au sens de la subversion. Ainsi cette remarque sur laquelle nous ponctuerons cette analogie qui pourrait être prolongée : « Il s’est mis dans une situation telle qu’il était obligé, par la logique qu’il avait créée, d’apporter des réponses inédites aux problèmes inédits qu’il s’était posés et qu’il a posés à tous les peintres après lui[10]. »

Patrick Roux

[1] Bourdieu, Pierre, Manet, une révolution symbolique, Seuil, 2013, p. 13.

[2] Ibid., p. 15.

[3] International psychoanalytic association.

[4] Lacan, Jacques, Des noms du père, Paris, Seuil-Essais, 2005.

[5] Bourdieu, Pierre, Manet, une révolution symbolique, op. cit., p. 15.

[6] Bouillon Jean-Pierre, Sociétés d’artistes et institutions officielles au XIXe siècle, cité par P. Bourdieu, op.cit.

[7] « Excommunication », Ornicar ?, 1977, p. 41.

[8] Titien, Venus d’Urbino, 1538, Florence, Galerie des Offices.

[9] Bourdieu, Pierre, Manet, une révolution symbolique, op. cit., p. 66.

[10] Ibid., p. 67.



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