Fou, savant, ou amoureux ? L’indécision de Balzac

Par F. Denan  Louis Lambert, de Balzac, pose sous forme littéraire la question qui anime les aliénistes de son temps relative aux liens entre la folie, le surmenage intellectuel et la passion amoureuse.

34392-17Balzac correspond avec les aliénistes, il les lit, les cite et est lu par eux. Plusieurs romans portent sur le thème de la folie – Adieu, Illusions perdues, Le colonel Chabert, L’illustre Gaudissart, etc. Mais l’un d’eux – Louis Lambert – se distingue particulièrement par le destin que les aliénistes lui font : Jean-Pierre Falret le cite ; Morel intègre l’exemple de Louis Lambert au titre d’observation clinique, reprise comme telle par Brierre de Boismont ; enfin, au début du xxe siècle, quatre psychiatres[1] en font la première description littéraire de la schizophrénie.

Pourquoi cet extraordinaire succès auprès des aliénistes ? La thèse est simple : Louis Lambert leur est adressé. Le texte semble s’inscrire au début dans le genre de la biographie littéraire : « Louis Lambert naquit, en 1797, à Montoire, petite ville du Vendômois[2] » ; le narrateur a été le camarade de Louis au collège et le retrouve des années après. Mais ensuite, le genre littéraire se modifie avec les étapes obligées de l’étude de cas : histoire de la maladie, antécédents familiaux, description des attitudes, compte-rendu établissant le diagnostic d’Esquirol, jusqu’aux annexes : lettres à l’oncle et à Pauline – la fiancée de Louis Lambert –, pensées retranscrites du personnage. Pourtant, il ne s’agit pas d’un simple pastiche.

Balzac entretient une ambigüité. Les signes morbides pourraient être certes le fait d’un aliéné, mais aussi ceux d’un savant – l’incomplétude des énoncés s’expliquerait d’une vélocité d’esprit plus rapide que la succession des mots[3] – ou d’un amoureux – « les symptômes lui étant communs avec tous ceux qui aiment passionnément[4] ». Le choix des deux alternatives n’est pas le fruit du hasard : la fatigue intellectuelle et la passion[5] sont souvent invoquées comme causes de déclenchement de la psychose par les aliénistes.

Cette oscillation diagnostique repose sur la question du statut de la parole : les phrases de Louis sont énigmatiques, ses documents fragmentaires (brouillons de lettres, écrits scientifiques lacunaires). Ici aussi, deux attitudes s’opposent : Pauline, loin de compléter les failles de la parole de Lambert, la crédite d’un savoir qu’elle ne possède pas, dont elle ne cherche pas à reconstituer la cohérence ; le narrateur cherche à « reconstruire ces monuments mutilés[6] » mais par là même élague les textes de leur désordre et en perd la singularité.

Nous mesurons là en quoi, faute de constituer les troubles du langage en éléments diagnostiques comme le fera Lacan dans son Séminaire III, Balzac, pas plus que les aliénistes ne peut conclure à la folie de Louis Lambert.

Françoise Denan

[1] Claude et Lévy-Valensi commentent : « Les carnets de notre patiente pourraient être comparés […] aux écrits de Louis Lambert. » Cité par Rigoli, Juan, Lire le délire Aliénisme, rhétorique et littérature en France au xixe siècle, Fayard, 2001, p. 491.

[2] Balzac, Honoré de, Louis Lambert, Gallimard, Folio Classique, 2008, p. 25.

[3] […] un homme plein de pensées neuves et dominé par un système comme l’était Louis pouvait passer pour un original. […] Chaque homme de talent a ses idiotismes particuliers. », ibid., p. 151, ou : « tous les cerveaux précoces, [sont des] anomalies célèbres dans l’histoire de l’esprit humain », ibid., p. 45.

[4] Ibid., p. 151.

[5] Broussais impute la folie à l’irritation du cerveau consécutive à l’excès des passions.

[6] Balzac, Honoré de, Louis Lambert, op. cit., p. 128.



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