Lola Valérie Stein

Par P. Devesa – Le ravissement de Lol V. Stein [1] est le titre d’un roman de Marguerite Duras paru en 1964. M. Duras s’est inspirée de la rencontre bien réelle, dans un asile psychiatrique, d’une femme qu’elle a suivie le temps de quelques promenades. Le nom de Lol lui est inspiré par l’actrice et dramaturge française Loleh Belon qu’elle admirait. Lol est une femme dans l’oubli d’elle-même et toutes les femmes des livres de Duras vont s’en inspirer. « C’est elle qui se vend le mieux, ma petite folle[2] », dira Duras.

Dans son « Hommage fait à Marguerite Duras »[3], Lacan met en évidence une structure ternaire : un homme, deux femmes. Une femme épie un couple entrain de faire l’amour. De cet être-à-trois, Lacan reconnait là, la structure du fantasme. Le ravissement, Lacan s’y arrête d’emblée : « Du ravissement, – ce mot nous fait énigme[4] ». Ravir est l’action d’enlever, de prendre de force. Dans le champ mystique, le terme désigne une élévation céleste. Selon le « Littré », le ravissement est une sorte d’extase, de transport de l’âme par Dieu.

Le roman de Marguerite Duras tourne autour d’une scène primordiale. Lol V. Stein est une jeune fille de 19 ans, dont le père, d’origine allemande, était professeur d’histoire à l’Université. Le roman ne dit rien de sa mère ni de son frère âgé de 9 ans de plus qu’elle. Lol est fiancée à Mickael Richardson, beau jeune homme de 25 ans, instruit. Lol en est amoureuse. « Dès qu’elle l’a vu, elle a aimé Michael. [5]» Duras parlera de « la folle passion que Lol portait à son fiancé[6] ».

Dans son cours « Les us du laps[7] » Jacques Alain Miller revient sur les trois temps du roman non sans faire référence à un autre texte de Lacan « Le temps logique.[8] » Une structure ternaire s’y déploie mais la place qu’y joue le regard est essentielle. Dans le sophisme, les trois prisonniers ont le même désir, ils veulent la liberté. Dans le ravissement, il s’agit également d’une prison, une prison où Lol est elle-même enfermée. Lol est prisonnière de cet être-à-trois et dans l’impossibilité d’énoncer une quelconque pensée. C’est aussi la prison où elle entraine son amie Tatiana et l’amant de celle-ci : Jacques Hold. Être prisonnière donne à Lol une consistance, un corps. Elle ne veut pas en sortir.

Une scène inaugurale

Au commencement, un traumatisme. Lol est auprès de son fiancé, Mickael. Une ambiance de bal. Entre en scène Anne-Marie Stretter. Ce qui la caractérise est ce que Duras appelle « son non regard[9] ». Mickael l’invite à danser. A partir de là, ce couple nouvellement formé reste soudé « dans une sorte de ravissement[10] ». Ils ne se sont plus quittés. Lol et son amie Tatiana ont regardé ce couple danser toute la nuit. Lacan précise que Lol, la femme abandonnée est alors « le centre des regards[11] ». Ce premier temps, comme l’indique J.-A. Miller est un traumatisme pour Lol. L’évènement, c’est l’entrée en scène d’Anne-Marie Stretter dans le bal. L’évènement n’est pas le rapt de son fiancé mais l’apparition de cette femme en robe noire. Duras précise en effet : « Dès qu’elle est entrée dans le bal, Lol a cessé d’aimer Michael Richardson[12] ». Lol est restée fixée à ce moment inaugural.

Une fois le bal terminé, la nuit finie, « Cette histoire s’éteint, sommeille, semblerait-il durant dix ans[13] ». Un temps suspendu, éternel. Au bal du Casino, lorsque Michael Richardson abandonne Lol pour une femme plus âgée, Lol s’effondre. Le nœud se défait[14]. Elle affiche alors des signes de souffrance. Puis elle se plaint d’éprouver une fatigue insupportable à attendre de la sorte. « Elle s’ennuyait à crier. Et elle criait qu’elle n’avait rien à penser.[15]» Quelque chose ne s’est pas accompli, c’est un « arrêt sur image », précise Miller.

Dans le champ de seigle

Le second temps, c’est le temps où Lol est dans le champ de seigle. Lol regarde un petit rectangle illuminé où apparaissent J. Hold et sa maitresse, Tatiana, amie de Lol et présente au bal de T. Beach. Qu’attend Lol ? Elle attend de J. Hold qu’il répète la scène pour qu’elle puisse voir ça.

Lol est une femme sans corps, telle que la décrit Duras. Le thème de la robe est central. D’être ôtée par un homme à une autre femme, la robe donne un corps à Lol. Elle est prise dans cette captation imaginaire. Son fantasme est d’assister à l’apparition du corps dénudé d’une femme, dénudée par un homme. Lol a donc un corps à l’instant où la nudité de Tatiana est dévoilée.

Enfin, dans le troisième temps, c’est le rapprochement de J. Hold et de Lol. C’est le moment où Lacan dit que Lol devient folle. Seulement, « être comprise ne convient pas à Lol, qu’on ne sauve pas du ravissement[16]». J. Hold s’est trop rapproché d’elle. Il s’est occupé de Lol. Il la ramène sur la scène du bal. Il a voulu l’aider. Il aurait dû rester dans son rectangle blanc. Lol la fascinait. Jacques Hold a pensé un moment qu’il était possible de sauver Lol de son ravissement. Lacan l’indique : c’est là quelque chose d’impossible. Lol V. Stein s’enlise dans les marécages « d’une tristesse abominable[17] ».

Le Ravissement de Lol V. Stein n’est pas l’histoire d’une femme trompée. Il ne s’agit pas d’une femme délaissée. Lol n’a jamais témoigné d’une quelconque jalousie « faute d’un mot, elle se tait[18] ». Jacques-Alain Miller indique qu’elle est une femme « en attente de capter l’instant magique où se révèle l’objet du désir de l’homme[19] ». Cet objet étant incarné par une autre femme. Pour avoir un corps, elle doit en passer par une autre.

Philippe Devesa

[1] Duras, Marguerite, Le ravissement de Lol V Stein, Gallimard, 2007.

[2] Duras, Marguerite, La vie matérielle, POL, 1987, p. 53.

[3] Lacan, Jacques, « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Seuil, 2001.

[4] Ibid., p. 191.

[5] Duras, Marguerite, Le ravissement de Lol V. Stein, op. cit., p. 102.

[6] Ibid., p. 13.

[7] Miller, Jacques-Alain, « L’orientation lacanienne – Les Us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII (1999-2000), inédit.

[8] Lacan, Jacques, « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée. Un nouveau sophisme », Écrits, Seuil, 1966.

[9] Duras, Marguerite, Le ravissement de Lol V. Steinop. cit., p. 16.

[10] Jacques, Lacan, « Hommage fait à Marguerite Duras », op. cit., p. 191.

[11] Ibid., p. 193.

[12] Duras, Marguerite, Le ravissement de Lol V. Stein, op.cit., p. 137.

[13] Ibid., p. 23.

[14] Cet être-à-trois est un nœud, dit Lacan. Être qu’elle constituait avec le couple des amants.

[15] Ibid.

[16]Lacan, Jacques, « Hommage fait à Marguerite Duras », op. cit., p. 195.

[17] Duras, Marguerite, Le ravissement de Lol V. Stein. op. cit., p. 186.

[18] Ibid., p. 48.

[19] Miller, Jacques-Alain, « Les Us du laps », loc. cit.

 



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