« Des révélations lentes qui façonnent la pratique »

Depuis Tahiti où il poursuit son internat de psychiatrie, Alexandre Elkaïm fait part au Blog SC de son expérience et de sa rencontre avec la folie, celle des fous… mais pas seulement.

Le Blog SC : Vous êtes psychiatre en formation, pouvez-vous préciser votre fonction dans les services où vous intervenez ?

L’unité Tokani du Centre hospitalier de Polynésie Française du Taaone tient son nom d'une montagne où les anciens Polynésiens envoyaient les malades mentaux.

L’unité Tokani du Centre hospitalier de Polynésie Française du Taaone tient son nom d’une montagne où les anciens Polynésiens envoyaient les malades mentaux.

Alexandre Elkaïm : Le statut d’interne est un trait d’union entre le tronc commun essentiellement théorique des études médicales et le moment de la soutenance de thèse où l’on « devient » médecin-spécialiste-de-la-folie. Il s’agit d’un temps d’apprentissage pratique et séquentiel puisque, tous les six mois, nous sommes amenés à choisir un nouveau terrain de stage.

Chaque semestre devrait être l’occasion d’un compagnonnage : on fait la rencontre d’un aîné, d’une altérité avec laquelle on sympathise, que l’on observe et que l’on écoute. Que l’on soit interne en chirurgie ou en psychiatrie, l’apprentissage est au départ vicariant. Puis on commence à imiter pour voir ce qu’il en résulte. Ainsi s’opère comme une diffusion d’un savoir médical, bien sûr, mais aussi et surtout d’un positionnement soignant. Notre fonction devrait donc se limiter à l’observation attentive et à l’expérimentation des choses apprises.

La réalité est souvent à mille lieux de cela. Les internes étant comptés comme suppléants médicaux, c’est parfois l’opportunité pour les aînés de déserter les unités… Alors, c’est le système D : débrouille, improvisation. On pare au plus urgent, pourvu que cela tienne jusqu’à ce soir… Et l’on se prend parfois au jeu : il faut bien que la bateau vogue ! Un chef nous avait reçu ainsi au début d’un stage : « Jeunes gens, vous n’êtes pour l’instant que des apprentis bouchers. » Je ne sais pas comment il espérait que cela change, peut-être avait-il foi dans nos capacités d’autodidactes !

Pouvez vous nous dire comment s’est passé votre rencontre avec la folie?

A. E. : J’étais externe aux urgences. J’avais repéré l’existence d’un pavillon des urgences psychiatriques voisin. Mû par ma curiosité, j’étais allé assister à quelques entretiens. Je me souviens plus particulièrement d’un jeune homme admis sous contrainte (je découvrais le concept) quelques jours plus tôt. Un diagnostic de manie avait été posé : ne dormant plus depuis des jours, il avait entrepris d’aller d’Aix à Marseille, par l’autoroute, à pied, de nuit et déchaussé… Et avait presque réussi ! Il avait sous doute justifié cet agissement comme il avait pu, ceint par trois infirmiers hyper-protéinés… Le psychiatre m’interpella pour me demander si je connaissais les chances de survie d’un piéton, sur l’autoroute, la nuit… Et m’indiqua que la quantité de neuroleptiques qui lui était administrée me ferait dormir définitivement. Je crois qu’il s’est agi de ma première rencontre bilatérale avec la folie : folie des fous autant que celle des soignants !

Pouvez-vous nous relater une expérience avec un patient qui a fait date pour vous dans votre pratique ?

A. E. : Non, pas vraiment, je crois plutôt à des révélations lentes, artisanales en quelque sorte et qui façonnent la pratique sans la transformer.

Qu’est-ce qui a compté ou qui compte dans votre formation de psychiatre ?

A. E. : Rencontrer des personnes, autant que possible, aussi différentes que possible, des soignants et des patients, car tous sont le tissu, le maillage de l’humain. Et c’est donc en les observant qu’on apprend à la fois sur l’humain et sur la folie.

Vous poursuivez votre internat à Tahiti. La folie y est elle différente ?

A. E. : La folie, contrairement à ce que j’ai sans doute espéré, n’y est pas très différente dans son expression. Bien sûr les différences culturelles donnent une tout autre couleur à certaines expressions mais les grands traits restent fondamentalement les mêmes. Sans doute, les communautés réservaient à la folie un sort différent.

En soi, ce constat de stabilité des formes cliniques à 18 000km de la métropole constituera sans doute une étape majeure dans ma formation. Car l’apprentissage de la psychiatrie passe par l’identification mais surtout par l’acceptation de la maladie mentale. Là où communément, on préfère deux attitudes de fuite : la psychologisation ou l’ostracisation.

Propos recueillis par Elisabeth Pontier.



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