Les lettres d’Artaud à Ferdière

Par F. Haccoun  Entre février 1943 et janvier 1947, Artaud, interné à Rodez puis après sa sortie en 1946, écrit près de cinquante lettres à son médecin, le psychiatre Ferdière. Rassemblées dans les Nouveaux écrits de Rodez, elles sont poignantes, exaltées ou d’une parfaite lucidité, et ne laissent pas le lecteur indifférent.

Antonin Artaud, autoportrait, 1946.

Antonin Artaud, autoportrait, 1946.

De février 1943, date de son transfert à l’asile de Rodez en zone libre, jusqu’à sa sortie en 1946, Artaud écrit près de cinquante lettres à son médecin, Gaston Ferdière. Nous avons eu un aperçu de la personnalité du psychiatre et de son lien à Artaud à travers l’ouvrage d’Emmanuel Venet, Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud[1] (lire ici). Dans les lettres, la reconnaissance et l’affection ambiguë côtoient la revendication parfois teintée d’aigreur et expriment avec une grande authenticité la vie du poète interné. Elles témoignent aussi d’une foi chrétienne orthodoxe confinant au mysticisme.

L’introduction de Pierre Chaleix aux Nouveaux écrits de Rodez[2] oriente avec subtilité le lecteur en replaçant chaque lettre dans son contexte temporel, ce qui, pense-t-il, pourrait bien mettre un terme « aux noirs rapports de l’interné avec son médecin – et avec les siens [3] » !

En ouverture des Nouveaux écrits de Rodez, les lettres commencent par une courte préface de Ferdière qui décide, en 1976,  « d’ouvrir [son] dossier sur Antonin Artaud et de l’exposer en pleine lumière[4] ». Ferdière ose nous livrer son auto-reproche : il avoue se sentir responsable d’avoir libéré Artaud trop tôt de la clinique de Rodez pour celle d’Ivry, à la détestable réputation : « C’est ma faute, c’est ma très grande faute si Artaud est mort relativement jeune et ne nous a pas donné un plus grand nombre de chefs d’œuvre[5]. » Avec émotion, il lira quotidiennement ces lettres qui, selon lui, sont à classer parmi celles des « génies ou des voyants[6] ».

Signé Antonin Nalpas

Les lettres écrites à Rodez avant le 17 septembre 1943 sont signées Antonin Nalpas, du nom de jeune fille de la mère du poète. Selon le poète, Artaud serait mort en 1939 et un autre homme, Antonin Nalpas serait incarné dans son corps. Au comble de l’enthousiasme christique, il tente de faire se manifester les Êtres angéliques de ses amis et de son entourage. Ainsi, peu après son transfert à Rodez, il écrit à Ferdière, le 12 février 1943 : « Je ne vous ai écrit cette lettre que pour vous demander de vous en souvenir littéralement et objectivement car en réalité ce qui est votre âme est un Ange et vous êtes un Ange de Jésus-Christ[7]. »

Le 18 mai 1943, Artaud adresse à Ferdière diverses revendications concernant ses besoins quotidiens : se laver chaque jour, être rasé tous les deux jours, avoir une brosse à dents… Il lui reproche de le négliger : « Vous reconnaîtrez que ce n’est pas juste et que cela, mon très cher ami, ne correspond pas à vos véritables sentiments à mon égard[8]. » Dans cette même lettre, il affirme être un Rebelle. Cette auto-nomination s’apparente à celle du Christ, « ce grand Rebelle dont le monde n’a pas voulu[9] ».

Le 10 juin 1943, dans une lettre adressée à Madame Ferdière, la dimension persécutive trouve son apogée. Artaud indique que « le mauvais esprit qui s’est emparé de lui [Ferdière] colle dans tout son corps […] et veut l’entraîner dans sa chute et se perdre avec lui-même[10] ». Les lettres du 25 juin et du 12 juillet 1943 sont une véritable supplication de couper court aux séances d’électrochocs qui, selon Artaud, seraient la cause de sa « déviation vertébrale actuelle ». Ferdière l’a considéré comme persécuté alors que ce seraient « les modalités occultes selon lesquelles le Mal impose sa biologie particulière à l’être humain[11]. » Concluons cette série par ces mots soulignant la soif du poète de se remettre à écrire : « Car me sentir soupçonné d’une quelconque psychose me désespère d’écrire ou de travailler comme je le faisais auparavant à des réflexions ou à des poèmes de prières[12]. »

Rétabli dans sa fonction d’écrivain

À partir du 17 septembre 1943, ses lettres marquent une renaissance après qu’il ait subi « une secousse terrible mais salutaire[13] ». Artaud signe à nouveau ses lettres de son nom propre et retrouve sa « maîtrise ». Il y décline son identité, sa filiation, la chronologie des ses livres et de ses éditons : « […] je me sens retrouver la maîtrise de moi : Si ma mémoire a été un moment atteinte, elle me revient mieux qu’avant car bien des poussières et des scories qui engorgeaient mon moi profond sont sorties de ma conscience. Je m’appelle Antonin Artaud, parce que je suis fils d’Antoine Artaud et d’Euphrasie Artaud […][14] » Ferdière détiendrait la clé de ses privations. Pour entrer « en possession totale du bonheur[15] », le poète demande à nouveau ici à son médecin un travail pour se montrer « utile » ainsi que de la nourriture.

Nul ne doute, comme le dit Antonin Artaud, que « pour écrire, il faut être libre[16] ».

Françoise Haccoun

Lire aussi : « Psychiatre chez les poètes, poète chez les psychiatres ».

[1] Venet, Emmanuel, Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud, Verdier, 2006.

[2] Artaud, Antonin, Nouveaux écrits de Rodez, Gallimard, coll. L’imaginaire, 2008. Préface du Dr G. Ferdière. Présentation et notes de Pierre Chaleix.

[3] Ibid., p. 12.

[4] Ibid., p. 7.

[5] Ibid., p. 8.

[6] Ibid., p. 9.

[7]  Ibid., p. 29.

[8]  Ibid., p. 36.

[9]  Ibid., p. 37.

[10]  Ibid., p. 39.

[11] Ibid., p. 42.

[12] Ibid., p. 58.

[13] Ibid., p. 59.

[14] Ibid.

[15]  Ibid., p. 61.

[16] Ibid., p. 75.



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