La folie d’une erreur commune

Par E. Pontier – A propos du film Une nouvelle amie, de François Ozon (2014). Claire et David sont désemparés par la mort de Laura : elle était la « meilleure amie » de Claire et la femme de David. Sa disparition vient chambouler l’équilibre que chacun avait trouvé pour répondre à la question de l’identité sexuelle. Qu’est-ce qu’être un homme ? Qu’est-ce qu’être une femme ? L’être parlant ne peut s’en remettre à l’instinct pour y répondre et c’est à chacun son bricolage.

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Extrait de l’affiche d’Une nouvelle amie (François Ozon, 2014), avec Romain Duris et Anaïs Demoustier.

Claire se posait la question, énoncée dans le film : « Qu’est-ce qu’une vie de femme? » Et tout en se posant la question, elle se boussolait sur son amie Laura, qui incarnait pour elle la féminité, comme il en est de Mme K. pour Dora, le célèbre cas de Freud.

David, lui, « est » femme, et c’est pour lui « une évidence », comme il le dit dans le film. D’ailleurs, il l’écrit en ces termes : « Je suis femme », juste avant de se faire percuter par une voiture, après que Claire lui ait asséné un « Tu es un homme » qui le blesse dans la vérité de son désir. Dans ce texto « Je suis femme » il faut entendre qu’il a affaire avec La femme[1], l’essence de la femme qu’il n’y a pas. Et c’est la subtilité d’Ozon d’avoir trouvé cette formule qui n’est pas le « Je suis une femme » de l’hystérique, affirmation qui n’empêche pas l’hystérique de se poser la question de ce qu’est une femme. Les êtres parlants font tous une « erreur commune[2] », dit Lacan : celle de penser que  c’est l’anatomie qui fait le destin, alors que c’est le discours qui nous assigne à une place d’homme ou de femme. Mais le langage ne fait pas rapport avec le réel − le mot n’est pas la chose − et chacun fait, ou pas, avec ce non-rapport, ce flou dans le genre.

« Comme une évidence »

Pour David La femme existe et il aimait à l’incarner par le travestissement qui use du voile pour couvrir l’horreur de la castration. Laura, sa femme, tenait lieu de La femme pour lui, et le goût de celle-ci pour la mascarade féminine − perversion ordinaire − a mis fin un temps à ses pratiques de travestissement. Celles-ci reprennent « comme une évidence » avec la disparition de Laura,  par simple effet de transitivisme.

Mais le film nous permet d’assister aux nouveaux branchements produits par ces deux êtres, Claire et David, pour tenir dans l’existence. Il est une erreur commune, nous a appris Lacan, celle de prendre l’organe pour le signifiant. La folie de David est de vouloir sortir de cette erreur par le travestissement. Désormais,  celui-ci, se boussole sur Virginia : La femme qu’il incarne, mais pas sans le désir de Claire qui l’accompagne dans la civilisation de sa jouissance. Quant à Claire, elle quitte un mari tout ce qu’il y a de plus « norme-mâle » et ses promesses de maternité ordinaire pour Virginia. Car − subtilité d’Ozon encore − Virginia aime les femmes. Et c’est bien à ce désir résolument tourné vers le féminin que s’accroche le désir de Claire.

Le conte d’Ozon ne dit pas si elles se marièrent mais la dernière image du film laisse entendre que ce ne sera pas une vie sans enfant. À chacun d’inventer la suite de cette histoire d’amour, de désir et de jouissance très contemporaine, interprétée avec beaucoup de sensibilité et de talent par Romain Duris et Anaïs Demoustier.

Elisabeth Pontier

[1] Lacan, Jacques, Le Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, 1975, p. 68.

[2] Lacan, Jacques, Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, Seuil, 2011, p. 17.



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