« Formation… ou transformation ? »

A partir de son expérience d’interne en psychiatrie, Laure Le Treut confie au Blog SC l’idée qu’elle s’est faite de leur formation. Car examiner cette question, c’est envisager la psychiatrie demain.

Las Meninas, Pablo Picasso (1957).

Las Meninas, Pablo Picasso (1957).

« Se former est un processus individuel mais cela se fait au contact des équipes ; c’est un long parcours de maturation qui nous amène à passer du statut d’étudiant en médecine à celui de psychiatre.

Quand le futur psychiatre commence son internat il est à la fois dans une démarche d’apprentissage et dans une position de « docteur ». Il va endosser ce rôle malgré les doutes, craintes et appréhensions qu’il suscite.

Après avoir appris pendant des années à examiner de façon objective le corps du patient et la médecine basée sur les preuves, l’interne en psychiatrie va découvrir un nouvel objet, le psychisme, sa complexité, la dimension de la rencontre, ainsi qu’un nouvel élément de la subjectivité : le transfert !

Voici quelques souvenirs de mes premières heures d’interne en psychiatrie et de la surprise qui fut la mienne.

« Le shit et le couvert »

Arrivée un matin de novembre dans un hôpital psychiatrique, je croise plusieurs patients qui déambulent dans le parc. Ils errent, parfois les bras ballants, puis l’un d’eux vient m’accueillir à la sortie de mon véhicule et me demande : « — Vous êtes stagiaire ? — Oui, je suis la nouvelle interne. — Ah… vous allez voir, ici c’est bien… C’est l’asile : on a le shit et le couvert. » Une fois arrivée dans l’unité, je ne vois pas de blouse, il n’y a pas d’odeur de désinfectant ; soignants et patients discutent : ça sent la cigarette et le café…

Puis c’est la relève infirmière : on parle avec passion d’une situation difficile et je ne saisis pas tout ce qui se dit. Le médecin responsable de l’unité vient vers moi et me dit : « Je n’ai absolument aucune idée de ce que tu sais ou ne sais pas, donc n’hésite pas à demander. » Je lui réponds : « Je ne sais rien… » Elle éclate de rire : « Tu es toute jeune, nous allons devoir faire attention à ne pas trop te déformer… »

Alors : formation ? déformation ? ou transformation ?

Je pense que la formation comporte plusieurs volets : l’enseignement, l’apprentissage, la remise en question personnelle et la transmission.

Naître en psychiatrie

L’enseignement renvoie au savoir théorique alors que l’apprentissage relève, lui, de la pratique et va s’acquérir dans le champ de la clinique avec le patient mais aussi dans le champ institutionnel avec l’équipe. J’allais découvrir la psychose à travers la rencontre des patients, ressentir  ces « choses » que je ne pouvais pas nommer pour ensuite arriver à analyser cette expérience, à la formuler, avec l’aide des mes aînés.

J’allais passer d’un ressenti très archaïque à une approche de la clinique et du soin : j’allais naître en psychiatrie.

Il y a également la remise en question personnelle. Le minimum exigible pour un futur psychiatre est qu’il soit sensibilisé à son implication personnelle de manière à s’en servir du mieux possible, qu’il saisisse l’expérience et la pratique du transfert, qu’il comprenne l’intérêt d’un savoir psychopathologique issu de la psychanalyse.

Quant à la transmission, celle-ci est complexe et s’applique aussi bien à la dimension du savoir qu’à celle du savoir faire, mais aussi à celle du savoir être.

Il me semble impossible de conclure sans parler du hasard des rencontres… rencontres que l’interne fera avec ses enseignants, ses chefs, ses collègues et surtout ses patients : rencontres aléatoires mais parfois décisives. »

Texte transmis par Elisabeth Pontier.



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