Mettre sa vie dans la balance

Pouvoir mettre sa vie dans la balance est ce qui caractérise les sujets en milieu militaire. Pour le Blog SC, le Pr Jean-Philippe Rondier, chef de service de psychiatrie à l’hôpital Begin et coordinateur national du service médico-psychologique des armées, évoque les effets et conséquences de cette donnée.

Le Blog SC : Pouvez-vous nous préciser vos fonctions, le point d’où vous observez la souffrance psychique ?

Pr Jean-Philippe Rondier : En tant que chef de service de psychiatrie à l’hôpital Begin, à Saint-Mandé, j’ai une activité clinique. J’ai aussi une activité d’enseignement de psychiatrie et de coordinateur national du service médico-psychologique des armées à la direction centrale des services de santé des armées (DCSSA). Je travaille à la coordination de la psychiatrie en milieu militaire.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous appréhendez la notion de souffrance psychique et de souffrance au travail ?

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Afghanistan, l’envers du miroir,
Michael Parenti.

J.-P. R. : Je l’aborde de deux manières différentes. Il y a une modalité de souffrance spécifique au milieu militaire qui est proche de la question du traumatisme psychique et consubstantielle de l’engagement dans ce métier. Il s’agit de la possibilité de mettre sa vie dans la balance, de mettre sa vie en danger au profit de la mission ou du groupe, sur injonction de la chaîne hiérarchique. C’est une situation dans laquelle les soldats s’engagent avec une part d’incalculable et d’irreprésentable, mais qui parfois se concrétise dans une rencontre avec la mort dans sa dimension réelle…
Depuis l’Afghanistan, les modalités d’engagement des forces ont changé de nature de façon significative. Antérieurement, on avait affaire à des modalités d’engagement moins actives ou peu engagées au niveau du combat. Avec l’Afghanistan, on a connu des actions de guerre plus traumatogènes, à haut risque et occasionnant beaucoup plus de morts et de blessés. À ces circonstances spécifiques à l’engagement militaire il faut ajouter que les armées sont très sollicitées et souffrent aussi de la diminution du budget de la défense. Pour certaines unités, le rythme soutenu des missions crée un contexte de tension, très éprouvant pour les organismes avec, en filigrane, la confrontation possible avec la mort en face.

Tout cela évoque ce que les psychanalystes désignent par le terme de réel. L’après-coup de cette rencontre est-il le trait majeur de la souffrance psychique à laquelle vous avez affaire ?

J.-P. R. : Totalement. C’est la spécificité de la clinique en milieu militaire, avec cette particularité : au cœur de l’engagement militaire, il y a cette possibilité de donner sa vie.

Peut-on parler d’opposition entre l’idéal pour lequel on s’engage et la rencontre avec l’horreur ?

J.-P. R. : On s’engage toujours dans la méconnaissance ; on ne se représente pas du tout – ou très mal – ce à quoi on s’engage et quant à décliner une pathologie de l’idéal, il y a des rapports très variés à celui-ci, en milieu militaire. Il convient de se soutenir d’un idéal pour s’engager dans cette voie, c’est certain ; mais il vaut mieux que cet idéal soit nuancé et non pas pris au pied de la lettre. Certains s’engagent avec un rapport à l’idéal très rigide. Ceux-là sont exposés à des déconvenues et ce sont eux qui présentent le plus de risque de décompensation, voire de décompensation psycho-traumatique.

Les tableaux que vous rencontrez sont-ils pour l’essentiel des syndromes post-traumatiques ? Sinon, quels sont les grands traits cliniques ?

J.-P. R. : Il y a différentes modalités de décompensation face aux contraintes des opérations extérieures. La première modalité relève des « troubles de l’adaptation », soit une symptomatologie assez large qui va du fond dépressif aux tableaux marqués par les troubles anxieux ou les troubles des conduites.
Pour les militaires qui ont été confrontés au réel de la mort, les conséquences ne sont pas toujours le syndrome de répétition traumatique (SRT). Il peut faire défaut mais, néanmoins, il y a une rupture dans l’existence, une incapacité à se soutenir dans la vie, après l’événement. On peut être face à des gens qui ne présentent pas de troubles spécifiques mais qui ont des manifestations de lâcher prise, de dépression ou d’altération du lien social, en particulier avec le milieu militaire. Ou bien ils entrent dans une spirale de désinvestissement, d’isolement…
C’est d’ailleurs compliqué car, dans ces cas là, on ne fait pas spontanément le lien avec la cause responsable de la décompensation. Il s’agit le plus souvent de patients ayant déjà des aménagements psychotiques de la personnalité qui étaient passés inaperçus car ils font preuve d’une excellente adaptation, voire d’une suradaptation.
Quant à la clinique du SRT, elle est connue dans ses aspects de cauchemars stéréotypés et répétitifs avec cette dimension très sensorialisée, comportant des images, des odeurs… tout cela au plus près du réel.

Un cas vous a-t-il marqué ?

J.-P. R. : Il est difficile d’évoquer un cas particulier. En revanche, pour compléter ma réponse à votre question de départ, je dirai que le milieu militaire est maintenant rattrapé par les phénomènes de souffrance au travail tels qu’on les observe dans la société civile.
C’est-à-dire que les gens subissent les grandes mutations liées à l’organisation du travail, aux nouvelles techniques managériales. Il y a une augmentation des difficultés liées à la généralisation de l’informatique, à la qualité totale, à l’évaluation des performances… Tout cela produit des effets similaires à ceux constatés dans la société civile, avec un temps de retard.
Ces modalités d’organisation ont d’abord impacté les entreprises privées mais on observe maintenant leur généralisation dans un contexte – de surcroît – de réduction des coûts, de recherche de rentabilité qui crée des dommages. On le constate au niveau de l’hôpital ou dans d’autres structures administratives, logistiques, etc., qui régissent la vie militaire. C’est un autre registre de souffrances, attaché à la rationalisation du travail. Mais tout cela mériterait, bien sûr, d’être développé.

Propos recueillis par Patrick Roux



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