Rencontre avec une expérience limite

Par S. Garciaz – Le patient atteint d’un cancer en phase terminale fait l’expérience dans son corps d’un réel auquel rien ne pallie, si ce n’est peut-être le courage du soignant qui, face à sa douleur, consent à en recevoir le cri.

Three Studies for Figures at the Base
of a Crucifixion
(détail),
Francis Bacon (circa 1944).

Le monde du patient en fin de vie souffrant d’un cancer se rétrécit à mesure que la maladie progresse : le quartier, la maison, la chambre, le lit puis le corps. Et le corps se réduit encore à une tumeur qui grossit. Le cancer « pousse » et prend toute la place, révélant la division d’un sujet se faisant le lieu d’un hôte envahissant qui vient déborder l’enveloppe corporelle.

Par opposition aux cancers dits “liquides” (les leucémies par exemple), les cancers « solides » se palpent, se voient, se montrent. Un de mes professeurs de médecine faisait respirer le malade couché, l’abdomen découvert, pour nous faire voire la rate congestionnée affleurer sous la peau du flanc à chaque inspiration. Puis cela dépasse les bornes. Les nodules affleurent, l’ascite (liquide secrété par le péritoine) déforme le ventre et cabre le dos. Les traitements « nettoient » puis cela revient. Cela « échappe ». On dit alors que le cancer « explose ».

Le réel informe

Les scientifiques, tous héritier de Darwin, savent que cette évolution terminale est l’expression la plus ahurissante de la vie. D’une vie qui, au détriment de l’organisme qui l’accueille, se répend, s’assemble en masses plus fortes, se transforme pour tendre vers l’immortalité. Elan expansif qui va jusqu’au suicide en détruisant le corps de celui qui l’héberge.

Freud a dégagé cette tendance qu’il nomme Thanatos. Comment le sujet traite-t-il ce réel informe ? Il s’impose au sujet dans un corps qui dès lors ne lui appartient plus et en même temps se révèle dans l’expérience intime de la douleur. Il n’est pas possible de parler de la douleur de l’autre, celle-ci s’entend pour chacun dans sa manière de réaliser un nouage entre ce corps qui l’exile et les mots qu’il va adresser pour en dire l’incarnation.

Mais ce corps, lui a-t-il jamais appartenu ? « Un corps est quelque chose qui est fait pour jouir, jouir de soi-même », écrit Lacan en 1966 dans « Psychanalyse et médecine, table ronde du collège de médecine à la Salpêtrière », (p. 42). Puis plus loin : “Car ce que j’appelle jouissance au sens où le corps s’éprouve, est toujours de l’ordre de la tension, du forçage, de la dépense voire de l’exploit. Il y a incontestablement jouissance au niveau où commence d’apparaître la douleur, et nous savons que c’est seulement à ce niveau de la douleur que peut s’éprouver toute une dimension de l’organisme qui autrement reste voilée” (p. 46).

Le parler du corps qui « déconne »

Cette expérience limite en ce qu’elle est à la frontière entre la vie et la mort, entre la douleur et l’évanouissement, les soignants la rencontrent chaque jour à l’hôpital. Elle se traite bien heureusement par des sédatifs et des antalgiques qui soulagent autant le patient que l’entourage. Car cette jouissance est insoutenable. Pourtant une fois la douleur atténuée chimiquement, la parole du sujet doit être soutenue. On entend alors un parler du corps qui « déconne », qui reprend ses droits que la santé avait fait oublier : il s’agit souvent de mots très crus, de matière et de spasmes.

Le soignant, en particulier en cancérologie, ne fait pas l’économie de cette rencontre-là. Pour certains, pour les médecins plus souvent que pour les infirmier(e)s ou les aides soignant(e)s, ce sont des moments pénibles. Car le discours médical s’attache à décrire ce réel pour mieux l’écarter, pour s’en défendre aussi, préalable indispensable à la décision et à l’action thérapeutique. Ce n’est sans doute pas la meilleure façon d’accompagner un patient en fin de vie quand il n’y a plus de traitement curateur. Recevoir ce cri du corps a des effets d’apaisement pour celui qui le pousse.

Sylvain Garciaz

 



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