« C’est l’humain qui parle »

Le Blog SC s’entretient avec des acteurs de l’action sociale, médico-sociale ou éducative sur leur rencontre avec la folie au quotidien. Aujourd’hui, Pascal Didier, directeur de Santé-au-travail Provence.

Le blog SC : Pouvez-vous nous préciser votre fonction ?

Pascal Didier : Je dirige un service composé de 51 médecins, 192 salariés aujourd’hui. Un service de santé au travail dispose d’un agrément du ministère du Travail qui attribue une compétence géographique et professionnelle sur un territoire. Chaque entreprise présente sur ce territoire a obligation d’adhérer à ce service qui a en charge le suivi médical des salariés et le conseil en matière de prévention, d’hygiène et de sécurité auprès des employeurs.
Etant dans ce service depuis trente ans, j’ai vu évoluer la médecine du travail qu’on appelle aujourd’hui Santé au travail. Jusqu’à peu, les équipes se composaient du binôme médecin-secrétaire. La réforme de 2011 a amené les services de santé au travail vers la pluridisciplinarité. Nous l’avions anticipée dès 2001 en embauchant une psychologue puis rapidement une assistante sociale.

Quelle expérience avez-vous de la souffrance dans le cadre de votre activité professionnelle ?

visuel P. DIDIERP. D. :
La souffrance au travail est une notion récente, chacun en a une interprétation et il y en a toute une déclinaison. De ma place de dirigeant, je n’en ai pas connaissance directement car ma fonction s’arrête à l’entrée du cabinet médical, mais incidemment, un médecin va me parler du problème d’un salarié qui s’est assis dans son bureau et qui s’est effondré. A partir de là, la visite médicale n’est plus une visite périodique de « routine », de vérification que la personne est bien apte à occuper son poste : la personne s’épanche et raconte qu’à sa reprise, elle n’est pas bien, elle se sent maltraitée…
Les médecins ont de plus en plus à faire à des salariés qui ouvrent la discussion sur les conditions de travail et sur leur environnement. Donc aujourd’hui la demande de formation s’oriente ainsi : comment accueillir, comment apaiser quelqu’un qui arrive dans le cabinet avec une grosse charge mentale[1]? La souffrance au travail et les risques psycho-sociaux ne sont pas quelque chose de bien délimité : c’est tout ce qui compose l’être humain et sa vie. On a le sentiment qu’il y a eu un passage au cours duquel les salariés se sont aperçus que le contexte dans lequel ils évoluent au travail n’est pas que technique, il y a aussi l’ambiance, le respect des salariés entre eux, le respect de la hiérarchie. Tout cela a pris une ampleur et a fait prendre conscience qu’arriver au travail avec la boule au ventre, ça peut venir de la façon dont on est traité au travail. Aujourd’hui les salariés s’expriment beaucoup plus facilement au cours de la visite : la vie personnelle se parle. Peut-être est-ce un changement de société? Comment traiter un salarié qui arrive et qui s’effondre ? On me demande des outils pour savoir comment communiquer avec l’autre tout en restant chacun à sa place.

La souffrance peut-elle angoisser ?

P. D. :
Ça ressort des conversations que je peux avoir, j’ai des retours de choc parce que justement, jusqu’à présent, le salarié qui venait passer une visite médicale, savait que c’était pour déterminer son aptitude à travailler ou non dans ces conditions, à tel poste. Aujourd’hui, il considère davantage la visite comme un espace dans lequel il peut s’exprimer et bien souvent il déborde du cadre purement professionnel, on finit par avoir quelqu’un qui parle de ses problèmes personnels avec ses enfants, sa femme…
Quand un salarié vient dire qu’il ne peut plus payer son loyer et qu’il dort dans sa voiture, il faut être préparé à entendre ça. Ce sont des choses qu’on n’entendait pas il y a des années parce que les gens ne le disaient pas. Aujourd’hui tout se bouscule et il arrive que cela déborde le cadre professionnel : c’est l’humain qui parle.

Propos recueillis par Elisabeth Pontier

[1] La charge mentale est un critère de stress déterminé par les études sur la souffrance au travail.



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