« Ne pas être dans la collusion ni le rejet »

Le Blog SC s’entretient avec des acteurs de l’action sociale, médico-sociale ou éducative sur leur rencontre avec la folie au quotidien. Ici, Christiane Buonavia, directrice territoriale de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) dans le Var.

Le Blog SC : en quoi consiste précisément votre fonction ?

Christiane Buonavia : Je dirige les services de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) dans le Var, un service qui compte 135 agents (éducateurs, assistants de service social, personnel administratif, psychologues…) répartis sur trois structures : des services d’hébergement collectif et des services de suivi en milieu ouvert. Je participe à la mise en œuvre des politiques publiques en matière de prévention de la délinquance des mineurs dans un cadre judiciaire, en lien avec les partenaires qui contribuent à la protection (Conseil général) l’éducation, l’insertion et la santé des enfants. Je rappelle que depuis l’ordonnance de 1945, priorité est donnée à l’éducation sur la répression, s’agissant de la justice des mineurs.

Pouvez-vous dire un mot de votre formation et de votre cursus?

C. B. : Après une licence de droit, j’ai suivi une formation d’éducateur de la PJJ, j’ai d’abord occupé un poste d’éducateur puis, suite à un concours interne, j’ai intégré la formation des directeurs de service avant de prendre un premier poste de direction en 2000. Aujourd’hui j’occupe la fonction de Directrice territoriale de la PJJ du Var depuis 2010.

Comment percevez-vous la souffrance psychique dans votre secteur? Comment est-elle pensée dans votre culture professionnelle?

C. B. : La mission d’aide est compliquée en soi car nous recevons des adolescents « cabossés » alors qu’il existe une attente sociale très forte de résultats. Je constate un décalage marqué chez les jeunes professionnels, entre l’idée qu’ils se font du travail et la rencontre avec des jeunes parfois violents, peu enclins à la parole. C’est un choc car ils ne sont pas complètement préparés à ça. Sans guidance dans leur travail, il y a des dérapages, des souffrances, un sentiment d’échec. La posture professionnelle consiste à ne pas être trop dans la collusion ou le rejet lorsque nos structures ne sont pas assez stables. Les pratiques éducatives doivent être pensées, cohérentes, sans quoi nous générons de la violence institutionnelle. L’institution ne doit pas laisser ses personnels se professionnaliser tout seuls. C’est le problème central du travail social : on laisse les agents dans l’autodétermination quant aux façons de faire avec le jeune, de l’aborder.

Diriez-vous que c’est surtout le fait des jeunes professionnels?

C. B. : En fait, comme dans l’Education Nationale, les postes les plus « exposés » sont délaissés par les professionnels aguerris. Or la mission déjà insécurisante, difficile en soi est rendue impossible si on rajoute de l’angoisse liée à un turnover, à l’instabilité… Il y a des signaux d’alarme qui dénotent de la souffrance : l’absentéisme, les arrêts maladie, les accidents plus fréquents et la casse. Lorsque les professionnels sont dans l’évitement, les jeunes cassent… les taux d’incarcération sont aussi un indice.

Vous souvenez-vous d’un exemple de détresse ou de difficulté insurmontable ? Un cas particulier qui vous a touchée ?

C. B. : Votre question m’évoque un souvenir dramatique. Une collègue directrice s’est défenestrée sur son lieu de travail, peu avant une réunion. A l’époque, on supprimait de nombreux postes dans le cadre de la RGPP (Réforme générale des politiques publiques). On devait restructurer, c’est à dire réduire les moyens. Elle a incarné le malaise de la RGPP. C’était quelqu’un qui plaçait son niveau d’exigence très haut. Je constate que dans un contexte difficile, plus les gens ont une haute idée de leur fonction et plus « ça craque ». Cet idéal n’est pas un mal en soi mais l’institution ne les aide pas toujours à remettre leur belle idée de leur mission à un niveau plus accessible. Elle n’a pas su dire à ma collègue : « La RGPP ne t’incombe pas à toi toute seule… » C’est dans ce défaut d’accompagnement que se crée la douleur et le malêtre. D’autant que les cadres s’imposent de « tenir ». Cet exemple m’a bouleversée. Nous devrions être capable de repérer ces fragilités-là, en précisant, pour ne pas me dédouaner de quoi que se soit, que j’incarne au même titre que mes collègues « l’institution » ; il s’agit d’une responsabilité collective.

Propos recueillis par Patrick Roux



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