« Psychiatre chez les poètes, poète chez les psychiatres »

Par F. Haccoun – Poète égaré devenu psychiatre, Gaston Ferdière croisa la route d’Antonin Artaud. Très décrié, peu ou prou accusé d’avoir été grand partisan des électrochocs après avoir pratiqué la première lobotomie en France et fait l’éloge de cette méthode, il s’attira « une réputation de sadique ». Sa carrière fut ruinée. Dans Ferdière, psychiatre d’Antonin ArtaudEmmanuel Venet en donne un portrait inspiré tout en se gardant de le juger. Mais qui est Gaston Ferdière ?

Antonin Artaud (à droite) et Gaston Ferdière à l'hôpital psychiatrique de Rodez en 1946.

Antonin Artaud (à g.) et Gaston Ferdière à l’hôpital psychiatrique de Rodez en 1946.

Gaston Ferdière est ce psychiatre inconnu qui a reçu et soigné Antonin Artaud à l’hôpital de Rodez entre 1943 et 1946. La mémoire collective a gardé de lui l’image critiquable d’un féru aliéniste et d’un partisan acharné à ramener Artaud au bercail de la raison ordinaire. Est-ce exact ? L’ouvrage d’Emmanuel Venet, psychiatre au centre hospitalier Le Vinatier de Bron et écrivain, propose l’hypothèse suivante : bien qu’elle soit déniée, la prise en charge d’Artaud aurait été l’œuvre majeure de Gaston Ferdière. Emmanuel Venet ne se livre pas pour autant à une réhabilitation en bonne et due forme de Ferdière mais entreprend de dresser son portrait inédit. « Quand un poète égaré en médecine cherche un second souffle dans la psychiatrie, il lui plaît de devenir un paria aux yeux de ses confrères sérieux [1] », annonce l’auteur dès les premières pages.

Psychiatre jusqu’à la caricature

Artaud fut hospitalisé à Rodez à la demande de Robert Desnos. Nous apprenons que Ferdière l’aura non seulement sauvé d’une mort provoquée par la famine, mais aussi extrait de la maladie dans laquelle l’écrivain s’enlisait, lui permettant ainsi de renouer avec l’écritoire. La suite sera moins idyllique. Lorsque la famille et les amis d’Artaud chercheront à lever l’hospitalisation d’office, Ferdière s’y opposera en « jouant le psychiatre jusqu’à la caricature », écrit Emmanuel Venet qui, néanmoins, lui donne « médicalement, humainement et littérairement » raison.

Selon Évelyne Grossmann [2], force est aujourd’hui de constater que nous ne savions rien, « tant il est vrai que cette accumulation de faits qu’entassent les biographies peine souvent à toucher l’essentiel de ce qui fait ou défait une vie. On savait certes depuis longtemps que Ferdière n’était pas ce médecin borné que d’aucuns s’acharnèrent à peindre sous les traits du digne représentant d’une psychiatrie d’avant-guerre aussi arrogante qu’inefficace, administrant électrochocs et insulinothérapie comme d’autres la torture ». Ferdière est en fait un poète fourvoyé [3], « égaré en médecine [4] », répond Emmanuel Venet.

Nouage entre lettre et psychiatrie

ferdiereVenet nous montre comment sous l’occupation, responsable d’un hôpital psychiatrique, Ferdière désobéit fermement à l’ordre vichyste d’affamer les malades mentaux. Celui-ci recherche les poètes publiés et lus : nous croisons ainsi les figures de Crevel, Desnos, Breton et Michaux pour qui Marie-Louise, son épouse, va quitter Ferdière. En revisitant ce « cas », Emmanuel Venet explore la relation entre médecine et littérature et met souvent en tension l’écriture d’Artaud et l’impossible à écrire de Ferdière. Et l’auteur de conclure sur le nouage entre psychiatrie et lettre : « Coupable Ferdière ? Oui, si c’est pécher que de laisser la langue intacte et de mourir sans œuvre, non pas recroquevillé sur son énigme mais s’offrant en pâture à tous ceux que la poésie brûle ou nourrit. Coupable d’être resté à hauteur d’homme malgré la tentation de se faire plus grand que soi et la volupté de se faire haïr [5]. »

Malgré l’ambivalence de Ferdière, à la fois bourreau et sauveur d’Artaud, ce dernier l’élira comme partenaire à travers les lettres de Rodez. De février 1943 jusqu’à sa sortie, en 1946, Artaud écrira à son médecin, qu’il voit cependant chaque matin, près de cinquante lettres.

Dans une lettre qu’il adresse à Ferdière le 25 février 1944 [6], Antonin Artaud exprime la nature de leur relation : « Je vous ferai une gouache puisque vous aimez ce moyen d’expression. […] Je ferai cet effort pour vous puisque vous croyez en moi […] ». Ferdière s’exprimait de la même façon dans sa préface. « Artaud-Ferdière, Ferdière-Artaud, agaçant accouplement, manifestation d’un bien élémentaire manichéisme je pouvais avoir le légitime désir de ne plus entendre parler de tout cela [7]. » Sa préface ne se termine-t-elle pas par un honneur fait à Artaud ? : « Au cours d’une vie qui devient longue, j’ai rencontré un certain nombre de créateurs que je range parmi les génies ou les voyants. On comprend la place que j’accorde à Antonin Artaud [8]. »

Françoise Haccoun

Lire aussi : Les lettres d’Artaud à Ferdière.

[1] Venet, Emmanuel, Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud, Verdier, Lagrasse, 2006, p. 16 (épuisé). Nouvelle édition en juin 2014.

[2] Le Magazine littéraire, juin 2006.

[3] Venet, Emmanuel, Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud, op. cit., p. 12.

[4] Ibid., p. 16.

[5] Ibid., p. 56.

[6] Artaud, Antonin, Œuvres complètes, tome IX : Les tarahumaras – Lettres de Rodez, Gallimard, Paris, 1979.

[7] Artaud, Antonin, Nouveaux écrits de Rodez, Gallimard, L’Imaginaire, Paris, 1977, p. 8.

[8] Ibid., p. 9.



Catégories :Culture & Société

1 réponse

Rétroliens

  1. Le Blog SC #2 | Psychanalyse en Méditerranée-Alpes-Provence