Entre images et mots. Entretien avec Charles Berling #1

« Aujourd’hui, maman est morte » est l’incipit du roman L’étranger, d’Albert Camus. C’est aussi le titre choisi pour son deuxième roman par Charles Berling, acteur, metteur en scène et réalisateur, directeur du Théâtre de Toulon (avec son frère Philippe Berling). C’est, enfin, un événement de sa biographie. L’artiste s’est prêté au jeu de l’interview pour le Blog SC, avec Françoise Biasotto et Pierre Falicon. Première partie.

aujourdhuimamanestmorteD’emblée, la superposition de deux registres (réel et imaginaire) se trouve inscrite dans le symbolique du récit. Avec ce livre [1], qui a le tranchant d’un acte, l’auteur écrit la ligne de partage entre sa vie de fils et celle d’acteur. Il dénoue par  l’écriture le rapport aux semblants, celui d’acteur, et le réel rencontré, celui de l’étrangeté de la mère qui a fait trauma. Dire ce parcours, qui passe par une analyse, borde le réel traumatique. C’est en tant que passeur entre ces deux rives que nous avons souhaité interroger Charles Berling, Méditerranéen.

Le Blog SC : Pourquoi ce livre ? Pourquoi la nécessité de ce livre ?

Charles Berling : Artistiquement, j’ai toujours cherché à comprendre le rapport qu’il y avait entre la réalité, ma réalité, le réel et la fiction. C’est pour moi quelque chose de fondamental.
Le jour de la mort de ma mère, le 8 mai 2004, quelque chose m’a frappé. Il y a eu ces Marocains, que je connaissais depuis toujours, qui étaient présents à l’enterrement et donc quelque chose, je l’ai dis dans le livre, comme un couvercle, s’ouvre et ça a produit en moi un désir assez rapidement, dans la nuit qui a suivi, avec les révélations de Philippe [le frère de Charles Berling, ndlr] qui est allé au Maroc voir Kaddour ; cela a causé en moi le désir de faire un film. […] Donc, dans la structure du film, que je devrais tourner au printemps prochain, la question qui se posait déjà était : comment raconter aujourd’hui, comment remonter ensuite à l’enfance de cette mère que nous avons eue pour essayer de comprendresur quoi reposait la partie visible de ce qu’on avait vécu. Quelles étaient ses zones d’ombre ? […] Chemin faisant, je construisais une structure de film qui mêlait le passé et le présent. Qui allait jusqu’à la petite fille qu’était ma mère et qui s’est racontée d’ailleurs dans son livre Le négatif, titre que je trouve absolument fantastique par rapport à la photographie, qu’elle aimait beaucoup.
En 2008, quatre ans plus tard, parce que tout ça, ça a pris du temps, j’ai rencontré Sophie Blandinières (mentionnée comme voix off dans le livre) ; elle était journaliste. Je lui raconte que je suis en train d’écrire ce film, elle le répète à l’éditeur Flammarion, à la directrice de publication qui est intéressée et me propose d’écrire un livre sur l’histoire de ma mère. Il n’était pas question pour moi d’avoir quelqu’un qui écrit à ma place. […] L’idée d’écrire, de faire un film sur ce sujet, c’est que l’intime puisse passer à l’universel. Il ne s’agissait pas pour moi de faire un livre exutoire, de dévoiler mon intimité, par ce que c’est quand même très personnel n’est-ce pas l’histoire avec sa propre mère, d’autant plus avec ce genre de mère là. […] Nous décidons avec Sophie Blandinières que je vais écrire moi-même certaines parties du livre et qu’elle va réécrire, disons, une partie du livre de ma mère.

Votre livre ne répond-t-il pas aussi à une nécessité de faire passer au symbolique ce qui était resté dans le non-dit, c’est-à-dire le fait que le père de votre mère n’était pas Gaston mais Kaddour, l’amant de sa mère. Il y avait quelque chose d’inassumable pour elle.

Photo C. Berling, F. Biasotto et P. Falicon copie

Charles Berling au théâtre Liberté de Toulon, lors de l’itw avec le Blog SC.

C. B. : Ma mère a édité son petit livre à compte d’auteur. Elle l’a fait imprimer en 15 exemplaires, elle en a donné un à mon père et un à chacun de ses enfants […]. Je me demande d’ailleurs, si je ne vais pas mettre, dans mon film la dédicace qu’elle avait écrite pour mon père : « Au médecin que tu es voici mon écorchure ». Vous tournez la page et il y a marqué : « Que faut-il faire docteur ?  »
Ce que je veux dire par là, le poids de cette peur, de cette terreur parce qu’on peut même parler de terreur, dans ce cas là, fait que vraisemblablement, elle a gardé ce secret toute sa vie. […] J’ai travaillé sur le déni de ma mère, cette façon d’enfouir si profondément une vérité qu’on y croit soi-même. Et mon métier, la profession de menteur, je le connais et il n’y a rien de mieux pour un menteur que de croire à son mensonge. On enfouit tellement qu’on finit par y croire.
J’ai fini par reconstruire les choses ainsi : Nadia est fille de garagiste, elle vient d’une condition pauvre. Ses parents sont très modestes et puis d’un coup, elle rencontre mon père qui appartient à une bourgeoisie française cultivée. C’est une bourgeoisie militaire. Ce n’est pas du tout le même monde. En tout cas, pour elle c’est une ascension sociale évidente.
Donc se dire : « je suis fille de garagiste, fille de légionnaire, fille de chasseur, fille de pieds-noirs »… On se souvient ce que veut dire « pied-noir » dans les années Cinquante. Cette population a été rejetée. Que cette jeune femme se dise, admette même pour elle: « et en plus, mon père c’est un arabe », c’était impossible. C’est un truc de survie.
C’est un peu comme si le fils, la génération suivante, portait un peu ce poids et pouvait soulever ça et en avait besoin, d’une certaine manière, pour ne pas rester dans la terreur. La terreur étant cette peur qu’on a connu, avec mes frères et sœurs, toute notre enfance parce qu’il y avait un système dont elle avait hérité et qu’elle reproduisait. C’était un système de terreur. La terreur c’est quoi ? C’est que vous n’êtes jamais sûr de rien. C’est ce qui m’a amené à faire de l’art dramatique.
Dès l’âge de 14-15 ans, je me révoltais. Et nous nous sommes révoltés. Vous avez deux parents, l’un est officier de marine qui en plus a reçu une éducation stricte, religieuse, et une mère qui n’a rien à voir avec ça, qui voudrait se fondre dans ce monde mais qui n’y arrive absolument pas. Elle a des élans surprenants qui vont amener à des scènes où après ça confine à la folie, dans le sens où ça déjoue les codes sociaux.

Suite de l’interview à lire prochainement.

[1] Aujourd’hui, maman est morte, Flammarion, Paris, 2011.
Du même auteur : Joueurs, Grasset, Paris, 2001.

 



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