ACF MAP. Retour sur l’après-midi préparatoire aux J44 Être mère

Fantasmes de maternité en psychanalyse – Côté femme et/ou hommes au XXIe siècle : tel était le thème de l’après-midi clinique préparatoire organisée en juin dernier par l’ACF MAP en vue des 44e Journées de l’Ecole de la Cause freudienne « Être mère ». Compte rendu.

La discussion était animée par Sophie-Marret Maleval, psychanalyste à Rennes, professeur au département de psychanalyse de l’université Paris VIII et membre du Conseil de l’ECF, avec le concours d’Hervé Castanet et les interventions de Sylvie Goumet, Françoise Haccoun et Philippe Hellebois, psychanalystes et membres de l’ECF. Rappel du programme complet des interventions ici.

Fécondation in vitro.

Fécondation in vitro.

Être mère au XXIe siècle bouleverse le principe pater incertus mater semper certa est. La modernité nous révèle que la mère est devenue incertaine aussi. En effet, si la maternité touche la question du fantasme, la science permet aujourd’hui leur réalisation dans le réel du corps des femmes et des hommes. Être mère n’est plus défini par l’unique détermination biologique assignée à la procréatrice.

Que reste-t-il alors de la fonction du père et de la mère que Lacan conçoit en termes de signifiants. Les mères sont déboussolées, dépossédées de la fonction du soin qui leur était depuis longtemps attribuée. Alors, qu’est-ce qu’être mère ? La psychanalyse postule que les réponses se déclinent au singulier, permettant ainsi à chacun de trouver sa propre solution. Cet après-midi clinique s’est donné pour objectif de témoigner de ces solutions singulières à partir des fantasmes de maternité des analysants, des artistes et des cas qui font l’actualité.

En 1974, Lacan nous précise que l’être sexué ne s’autorise que de lui-même. Les hommes et les femmes se répartissent à partir de leur choix de jouissance, ce qui veut dire qu’il peut y avoir « une femme couleur d’homme, ou un homme couleur de femme [1] ». Les deux cas de fantasmes de grossesse chez l’homme présentés lors de l’après-midi clinique, démontrent ce que Lacan annonce dans Le Séminaire Encore : « Les hommes, les femmes et les enfants, ne sont que des signifiants [2] . » Dans le cas Hasler, exposé par Lacan dans le Séminaire III [3], ce qui est réveillé par la scène de chute du tramway, en particulier par les radiographies, se pose en tant que question – suis-je homme ou femme ? Suis-je quelqu’un capable de procréer ? Lacan parle alors d’un cas d’hystérie masculine. Le signifiant-maître de ce sujet – la procréation – affecte le corps, et Hasler s’accouche lui-même. « Il choit, il s’accouche lui-même. Le thème unique du fantasme de grossesse domine mais en tant que quoi ? En tant que signifiant, le contexte le montre, de la question de l’intégration à la fonction virile, à la fonction du père [4]. »

Thomas Beatie, enceint(e).

Thomas Beatie, enceint(e).

Le cas de Thomas Beatie, premier homme enceint qui a mis au monde trois enfants, montre que la science permet la réalisation du fantasme de grossesse dans le réel du corps d’un homme. Le père peut procréer. La certitude est alors recherchée au niveau du corps, souligne Françoise Haccoun. Pour Beatie, l’expérience de la grossesse ne change pas sa position d’homme et de père. Une logique de l’incorporation du signifiant du père peut-elle être la réponse à la question de la procréation ?

La modernité réside moins dans les avancées de la science que dans l’émergence d’un discours sur le devenir mère auquel la psychanalyse a largement contribué. Les analysantes qui interrogent ce point, le font à partir de leur fantasme. C’est le cas de Lise, présenté par Sylvie Goumet, hétérosexuelle dont la rencontre amoureuse avec une femme fait surgir le désir d’enfant. Ce désir réveille la question des origines et dévoile son articulation avec le fantasme.

Gide et sa mère.

Gide et sa mère.

Gide – présenté par Lacan d’une manière inédite dans son texte Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir [5] – illustre bien cette proposition que la mère est devenue incertaine aussi. Deux mères l’ont marqué, a rappelé Philippe Hellebois, produisant chez lui un clivage entre l’amour et le désir. Sa mère biologique le mortifiait par son amour placé sous les auspices du devoir et de l’abnégation, et sa tante a introduit le désir en le séduisant. Une femme doit être mère pour Gide. Comment alors aimer une femme, tout en la protégeant du désir ? À l’endroit où tout désir s’est retiré, Gide écrit des lettres à sa femme Madeleine. En les brûlant, Madeleine se révèle être une vraie femme, car elle se sépare de ce qu’elle a de plus précieux. Pour Gide ces lettres ont un statut d’enfant quand il considère que sa femme a tué leur enfant. Il jouissait en tant que mère en écrivant ces lettres à Madeleine. La perte de ces lettres ne seront pas sans effets sur son style d’écrivain. Il va s’autoriser à parler de son homosexualité dans ses œuvres suivantes alors que jusque là il se censurait pour ne pas déplaire à sa femme.

Ana-Marija Kroker

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p 116.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, p 34.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p 189.

[4] Ibid., p. 192.

[5] Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 739-764.



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