Du monstre à l’aliéné. La folie au XIXe siècle, vue par Balzac

Par F. Denan – En 1830, Balzac écrit Adieu[1], nouvelle dans laquelle la question de la folie est centrale. « Adieu » est l’unique mot dont dispose Stéphanie de Vandières, devenue folle à la suite de la bataille de La Bérézina. Le portrait et les traitements de la folle se laissent lire à partir des théories aliénistes de son temps que Balzac, fils de médecin, connaît bien.

Stéphanie a assisté à des horreurs guerrières[2] et a dû se séparer de l’homme qu’elle aimait, Philippe de Sucy. Celui-ci la retrouve par hasard sept ans plus tard, gardée par un oncle dévoué et, toujours amoureux, jure de la guérir. Le tableau clinique brossé par Balzac est marqué par le retour à l’état de nature : nudité, proximité avec les animaux auxquels Stéphanie est abondamment comparée.

Ce parti-pris renvoie à Victor[3], l’« enfant sauvage[4] » découvert en Aveyron en 1797. Aussi bien l’« Adieu » de Stéphanie fait-il écho au « Oh ! Dieu ! » que Victor aimait à prononcer. Cette référence justifie que la nouvelle s’inscrive dans les « Études philosophiques » de La Comédie humaine, l’éducabilité de Victor, exemplaire de l’humanité primitive, ayant passionné les milieux philosophiques, médicaux et littéraires. La thérapeutique initiale tient de l’apprivoisement[5]. « Que d’analogie, disait Pinel, entre l’art de diriger les aliénés et celui d’élever les jeunes gens ! » Stéphanie apprend ainsi à s’approcher des humains pour grappiller un morceau de sucre.

Henry Füssli, Le Cauchemar, 1782, Detroit, Institut of Arts © The Bridgeman Art Library.

Henry Füssli, Le Cauchemar, 1782, Detroit, Institut of Arts © The Bridgeman Art Library.

Un point de bascule se produit quand, face à un Philippe de Sucy qui veut se suicider et tuer sa belle avec lui, l’oncle lui dit : « Cette nuit, en dormant, elle a dit : “Philippe[6] !” » Par l’arrivée du langage, immédiatement rapportée à une intersubjectivité[7], l’hypothèse du fou comme monstre, donc situé dans une radicale altérité, est abandonnée.

« Secousse morale »

Du changement de paradigme découle une nouvelle stratégie thérapeutique, destinée à provoquer ce qu’Esquirol appelait une « secousse morale[8] », un « ébranlement de l’imagination[9] ». Philippe reconstitue dans le parc un fac-similé de La Bérézina. Il fait creuser un lit pour la rivière, loue les services des paysans du coin qu’il habille et grime pour évoquer la bataille.

L’issue de l’expérience est sous-tendue par la théorie personnelle de Balzac, telle qu’il la formule à Moreau de Tours[10] en réponse à l’hypothèse de ce dernier sur l’effet pathologique de l’engorgement des vaisseaux : « […] les organes sont les gaines d’une fluide quelconque, inapercevable encore. [Certains] se vicient par un trop gros afflux[11]. »

Le choc occasionné par la reviviscence de la scène traumatique provoque la remise en circulation quasi mesmérienne[12] du fluide sanguin : « Le beau visage de Stéphanie se colora faiblement ; puis, de teinte en teinte, elle finit par reprendre l’éclat d’une jeune fille étincelant de fraîcheur. Son visage devient d’un beau pourpre[13]. » Le choc est trop fort et Stéphanie en meurt, proférant un : « Adieu, Philippe, je t’aime, adieu[14] ! » qui atteste cependant de sa (courte) guérison préalable.

Ainsi, au cœur de ce court récit, s’effectue sous nos yeux un changement de paradigme : du monstre à l’aliéné, prémisse de la psychiatrie moderne.

Françoise Denan

 

[1] Balzac, Honoré de, Adieu, Nathan, coll. Carrés classiques, Paris, 2012.

[2] Balzac, Honoré de, Adieu, op. cit., p. 50 : « […] impossible d’avancer sans risquer d’écraser des hommes, des femmes et jusqu’à des enfants endormis […] Le grenadier de la garde poussa les chevaux sur les hommes, ensanglanta les roues, […] se traçant un double sillon de morts à travers ce champ de têtes. »

[3] Immortalisé par le film de François Truffaut, L’enfant sauvage (1970).

[4] Malson, Lucien, Les enfants sauvages, Éditions 10/18, Paris, 1964.

[5] Pinel, Philippe, Traité médico-philosophique, p. 20.

[6] Balzac, Honoré de, Adieu, op. cit., p. 70.

[7] Ibid., p. 71 : « Il crut s’apercevoir que son exaltation se communiquait à sa maîtresse. »

[8] Esquirol, Jean-Etienne Dominique, Des passions, p. 82-83.

[9] Ibid., p. 54.

[10] Moreau de Tours, Jacques-Joseph, Du haschich et de l’aliénation mentale.

[11] Balzac, Honoré de, Correspondance, tome V, p. 69.

[12] Le médecin allemand Franz-Anton Mesmer postulait à la fin du xixe siècle l’existence d’un fluide magnétique qui, faute de circuler librement, produisait différents troubles psychiques.

[13] Balzac, Honoré de, Adieu, op. cit., p. 76.

[14] Ibid., p. 77.



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