SC. 2021 – « Ne pas répondre à l’urgence » par Nicolas Pierre Boileau

Dans la perspective de la Section clinique 2021 d’Aix-Marseille qui a pour thème « Clinique de l’urgence », Nicolas Pierre Boileau, agrégé d’anglais, Maître de conférences en littérature britannique à Aix-Marseille Université, témoigne du désir et de la nécessité de formation orientée par la psychanalyse par un texte intitulé « Ne pas répondre à l’urgence. »

La question de la clinique de l’urgence résonne de manière tout à fait particulière dans l’Université contemporaine où j’enseigne depuis 15 ans et je choisis ici d’entendre « clinique » au sens de « traitement ». L’enseignant-chercheur d’aujourd’hui doit traiter deux urgences, celle des étudiants et celle de l’institution.

Tout d’abord, l’institution maltraite, ou traite mal, ces sujets. Alors que cette vénérable institution est souvent perçue comme le lieu de l’archivage du savoir, l’entrée de l’Université dans le discours de l’innovation libérale l’a propulsée dans un monde où la recherche est toujours en retard, les réformes toujours pour la veille. Aussi les sujets se trouvent-ils dans le plus grand désarroi lorsqu’ils voient leurs travaux de recherche lents, patients, silencieux et solitaires, périmés avant même d’exister. La recherche en littérature ne saurait désormais se justifier qu’en répondant à l’urgence de l’actualité ou des appels à projets : j’ai la chance d’avoir choisi de travailler sur des auteurs femmes, la question des identités sexuées, ce qui s’avère, de manière contingente, fort à propos dans le contexte #metoo. Que peuvent-ils faire, se demandent mes collègues, pour répondre à l’urgence institutionnelle, s’adapter aux nouveaux systèmes de financement et de parution, dénombrer inlassablement leurs publications, ne rien oublier sous peine de… ? Pour l’instant, pas de sanction, mais celles-ci sont évoquées et seraient dans les dossiers du ministère. Pour bien faire, mieux vaut accepter le discours de la peur (la seule sanction inscrite dans la loi pour un enseignant-chercheur qui ne publie pas assez quantitativement, c’est l’obligation d’enseigner plus). Mise au courant des situations de souffrance que ce mode de management entraîne, l’Université fait mine d’agir pour traiter ce dont elle est la cause. Par exemple, récemment, elle a imposé un message-type que nos destinataires reçoivent automatiquement lorsqu’ils essaient de nous contacter : ils sont priés de réserver leur message pour les jours « ouvrés », le week-end est sacré. Mais ce que cette injonction adressée à l’autre cache, c’est que l’urgence vient de l’institution elle-même qui opère la réduction du lien social aux seuls mails (accentuée en temps de crise sanitaire), ces messages électroniques reçus comme des ordres et des demandes auxquelles on n’arrive plus à se dérober, à moins de s’autoriser à ne pas répondre à l’urgence ! Dans ce contexte, participer à la section clinique, c’est aussi se doter de moyens de comprendre la nécessaire destitution du leurre imaginaire que constituent ces échafaudages symboliques, qui ne font pas barrière à l’urgence d’une institution toute jouissante. C’est en visant au-delà du sens auquel la rhétorique institutionnelle s’attache que nous pouvons saisir les effets subjectifs qu’elle provoque.

D’un autre côté, il y a l’urgence des étudiants. Nous voilà désormais sommés de répondre à leur urgence à eux : ils nous écrivent à tout moment pour nous demander à peu près tout, du numéro de la salle de classe à ce qu’ils pourraient faire plus tard ; il faut les aider dans les situations de détresse sociale qu’ils connaissent comme dans leurs difficultés financières ou médicales. Il ne s’agit pas de déplorer la chute de la position de l’enseignant, qu’on a pu imaginer en retrait du monde de ses étudiants, ou d’évoquer avec nostalgie un temps idéalisé ou idéal où l’enseignant aurait été intouchable. Ce que je souhaite ici souligner, c’est que l’utilisation abusive du mail, lieu de confidence et d’injonctions immédiat et instantané, a contribué à mettre sur le devant de la scène l’incompréhension brutale, l’équivoque indépassable du signifiant. Car en nous adressant toutes ces requêtes, les étudiants finalement ne savent peut-être pas ce qu’ils nous disent et nous demandent mais il est certain que nous nous plaçons de plus en plus dans la situation d’un devoir-leur-répondre, devoir-y-répondre qui brutalement, en particulier quand on n’est orienté par la psychanalyse, désoriente.

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