SC. "Sujets en errance et institution", par Françoise Haccoun

En préparation des trois après-midi de formation Exclusion, trauma, passage à l’acte organisées par la Section clinique d’Aix-Marseille, Françoise Haccoun, psychanalyste à Marseille, membre de l‘Ecole de la Cause freudienne et de l’Association mondiale de psychanalyse, enseignante à la Section clinique nous livre ce texte intitulé:  » Sujet en errance et institution ».

« Qu’on imagine maintenant un homme privé non seulement des êtres qu’il aime, mais de sa maison, de ses habitudes, de ses vêtements, de tout enfin littéralement tout ce qu’il possède : ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité, car il n’est pas rare, quand on a tout perdu, de se perdre soi-même[1]. ».  

La psychanalyse constitue un instrument pertinent qui permet d’orienter la clinique du réel rencontrée en institution. De plus, la clinique de l’errance démontre particulièrement en quoi le champ de la psychanalyse concerne aussi bien le symptôme individuel que le symptôme social et permet leur connexion.

Besoin nu

D’après Alexandre Vexliard[2] et sa thèse de 1957 sur le clochard et les processus d’exclusion sociale qui touche les « sans abri », le clochard et par extension l’exclu est un sujet qui a opéré une réduction de ses besoins. Petit à petit, le sujet s’abandonne à sa condition. Puis s’y résigne.

Le sujet dans la rue refuse de passer par la voie de la demande, voie de séparation, qui, par essence peut repousser ce qu’il est et vient redoubler son exclusion sociale. A contrario, l’évocation pure du besoin l’authentifie, permet déjà de le reconnaître. Il en est ainsi chez l’exclu dont le besoin est posé comme réel sans médiation par la demande de l’Autre. Le sujet dans l’errance s’identifie à ce besoin devenu pur, dénommé nu par Lacan

Exclusion et jouissance

Lacan rapporte que la misère est conditionnée par un discours. En cela, elle est le fait du discours capitaliste. Le sujet en situation d’exclusion incarne la jouissance en tant que telle et si chaque sujet est responsable de sa propre jouissance, il s’identifie au symptôme social qui le nomme sous le signifiant maître d’exclu promu par le discours du maître. Il s’incarne comme objet a, exposé au regard de l’Autre. Chez le sujet errant, la nudité du besoin serait à rapprocher de la jouissance qui, à ce niveau est conçue comme séparée du signifiant. Dans Télévision, Lacan indique qu’une séparation d’avec la jouissance est nécessaire pour le sujet : « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés[3]».

Dans l’exclusion, on a affaire à un statut errant et sans gîte, égaré, délogé, identifié à la jouissance dans le réel. Désarrimé du discours, le sujet n’obéit plus à la loi du langage permettant de réintégrer la jouissance dans le monde des symboles. L’exclusion réelle constitue un symptôme social où la dimension symbolique de la parole est éradiquée.

Lacan met en garde psychologues, psychothérapeutes, travailleurs de la santé mentale de ne pas se « coltiner la misère[4] » au risque « d’entrer dans le discours qui la conditionne… »

Sans se laisser aller au sentiment humanitaire au nom de l’idéal de faire le bien, sans poser une exigence d’un projet thérapeutique parfois tyrannique afin de lisser le sujet selon la norme et le faire « entrer dans les clous[5] », sans tomber dans le discours de la victimisation, l’orientation lacanienne laisse entendre la jouissance qui s’infiltre chez le sujet.

Errance et institution

L’institution pourrait avoir comme finalité d’intégrer le sujet égaré et de l’arracher à cette identification. Peut-être s’agira-t-il de se préoccuper avec lui de ses besoins, de les considérer dans leur diversité pour permettre un retour à la demande. Ainsi, la prise en compte de certains besoins essentiels du sujet (gîte et couvert en particulier) suppose le passage par un certain nombre de termes symboliques et de langage, lui permettant de s’arracher au besoin nu qui l’envahit, et de le réintégrer à la dimension de la parole adressée à un Autre.

Les non-dupes, pour Lacan, sont « ceux qui se refusent à la capture de l’espace de l’être parlant […]   c’est que leur vie n’est qu’un voyage[6].»  Aucun semblant, aucune duperie n’est possible. Ils déambulent de la rue aux foyers d’hébergement, parfois jusqu’à l’hôpital. Ils se présentent toujours en rupture, pris dans le réel de leur misère, portant les stigmates de cette errance sur leur corps sans masque, exposé à nu : dénutrition, alcoolisme, drogues, maladies évolutives…

Un grand nombre de ces sujets venant de la rue en foyers d’urgence semblent être hors discours et se passer du Nom-du-Père et de la signification phallique. La clinique au cas par cas en témoigne. Cette errance dépasse le seul registre de l’errance sociale, elle revêt une dimension d’errance subjective, d’errance psychique dans ces lieux où, déjà l’errance sociale fragilise les liens. Une difficulté majeure se pose, à laquelle nous sommes confrontés dans les CHRS. Un grand nombre de sujets psychotiques erre et trouve asile dans les CHRS peu habilités à traiter la grande souffrance mentale. L’institution a une dimension d’asile et constitue un point d’ancrage pour ces sujets déconnectés de l’Autre social. Reste à obtenir son consentement à les accueillir, pas sans la considération de la psychose telle que Lacan nous l’enseigne.

[1] Primo Lévy, Si c’est un homme, Pocket, 1967 

[2] A. Vexliard, le clochard, Desclé de Brouwer, 1998, Paris

[3] J Lacan, Télévision, Autres écrits, p. 534

[4] J Lacan, Télévision, Autres écrits, p. 517

[5] Expression très usitée dans le champ social

[6] J Lacan, Livre XXI, Les Non-dupent errent,  leçon du 13 novembre 1973

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Victor Brauner,Christopher Columbus, 1938 1939



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