SC. "Du pauvre au sans-papiers", par Françoise Denan

En préparation des 3 journées de formation Vers les institutions organisées par la Section clinique d’Aix-Marseille et intitulées  «comment faire avec le mal-être contemporain? », Françoise Denan,psychologue clinicienne, enseignante associée à la Section clinique nous livre ce texte: « Du pauvre au sans-papiers »

Pour élaborer une problématique de la précarité, je me suis d’abord intéressée à la figure qui a précédé celle du précaire – le pauvre – en tant que lui, le pauvre, n’était pas un exclu social. J’ai ensuite tâché ensuite de montrer en quoi une autre figure – celle du sans-papiers – vient la détrôner, et quelles en sont les conséquences.

Je partirai de l’exemple biblique de Job. Job était un homme d’une grande piété, très riche en troupeaux et en serviteurs. Il avait sept fils et trois filles, ainsi qu’un grand renom parmi tous les peuples des deux côtés de l’Euphrate. Job est ainsi désigné par ses nombreux avoirs. Un jour, Satan demande à Dieu de mettre Job à l’épreuve. Dieu accepte. Satan détruit ses biens. Job sacrifie les derniers qui lui restent en déchirant ses vêtements, et tombe à terre disant : « Nu je suis sorti du ventre de ma mère, et nu je retournerai dans le sein de la terre. Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris, loué soit le Nom du Seigneur ». Satan frappe alors Job d’un « ulcère malin » : Job l’aggrave en se grattant avec un tesson. Enfin, trois amis de Job se rendent chez lui et l’accusent : Dieu étant juste, un sort aussi peu enviable que celui de Job est nécessairement une punition. Job, pauvre, malade et trahi, refuse de maudire Son Nom. Il garde l’essentiel, sous les espèces de la prière, c’est-à-dire du lien à l’Autre. Dieu lui restitue alors sa richesse et son bonheur passés.

Ainsi, le pauvre reçoit l’amour de Dieu en rétribution de sa pauvreté et de sa confiance aveugle. Sa pauvreté s’adresse à Dieu qui la reconnaît.

Cette place particulière du pauvre comme aimé de Dieu lui donne une place dans la société. Chez Dickens par exemple, nous trouvons une description du pauvre comme, certes, misérable – il ne s’agit pas d’idéaliser la pauvreté –, mais inséré dans une socialité spécifique, structurée, avec sa hiérarchie, sa solidarité et ses cruautés. Au-delà de cette Cour des Miracles, la pauvreté socialise aussi les bourgeoises bien-pensantes du xixe siècle dont les œuvres de bienfaisance visent l’« indulgence » de Dieu – c’est-à-dire la rémission de leurs péchés. Victor Hugo l’écrit ainsi :

« Donnez ! Afin qu’un jour, à votre heure dernière,

Contre tous vos péchés vous ayez la prière

D’un mendiant puissant au ciel[1]. »

La pauvreté balise le chemin vers le ciel, à telle enseigne que le clergé lui emprunte ce trait.

Au xxie siècle, le pauvre est détrôné dans les préoccupations politiques et sociales par le sans-papiers, comme s’il s’agissait du même phénomène. Le phénomène est, en nombre, moins important – il y a davantage de personnes en-dessous du seuil de la pauvreté que de sans-papiers – mais il fait symptôme : l’Europe est divisée sur la façon de traiter le phénomène, les partis politiques se déchirent sur le statut à leur accorder, au point d’en faire arguments de campagne électorale. L’hygiénisme social du xixe siècle et son successeur au xxe siècle, l’État-Providence, ont fait long feu ; place à la police et aux avocats. Au-delà de l’appellation, il s’agit d’un véritable déplacement de discours. La dénomination de « sans-papiers » souligne en effet un point précis : en plus de ses avoirs, le sans-papiers est dépouillé de son identité, il perd son héritage symbolique via son nom. En même temps, ses droits sociaux, c’est-à-dire l’inscription dans une communauté deviennent problématiques. Autrement dit, le sans-papiers devient un objet-déchet qui encombre : on l’expulse ; on laisse errer les migrants sur des embarcations de fortune et meurtrières ; on refuse une terre d’accueil même pour enterrer un bébé, du moment qu’il est rom.

Il ne s’agit plus seulement d’une problématique de l’avoir à laquelle répondait jadis la charité chrétienne par ses dons, mais d’une difficulté dans l’ancrage symbolique.

C’est ici que le psychanalyste est concerné. Le psychanalyste n’a d’autre « dévouement[2] » – le terme est de Lacan – que celui du « don de la parole[3] ». Il vise à accompagner un changement de position chez le patient : de l’objet sans inscription symbolique susceptible d’être éjecté au sujet qui acquiert une place à partir de ce lien minimal que constitue l’expérience analytique. La pratique du psychanalyste s’en déduit : il s’agit « de faire parler celui qui n’a pas de place dans [le] discours pour lui donner un nom[4] ». Ce signifiant sous lequel le sujet trouve à se loger, Lacan l’appellera bien plus tard une « carte de visite[5] ». On ne peut mieux dire s’agissant du sans-papiers.

[1] Hugo, Victor, « Les feuilles d’automne », Œuvres poétiques, t. I, Gallimard, La Pléiade, Paris, 1964, p. 780.

[2] Lacan, Jacques, « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, op. cit., p. 322.

[3] Ibid.

[4] Bassols, Miquel, « L’objet sans papiers », La Cause freudienne, n° 72, La désinsertion subjective, Navarin éditeur, Paris, novembre 2009, p. 42.

[5] Lacan, Jacques, Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1991, p. 209.

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Photo de Jennifer Lepesqueur



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