Après-coup. Théatre – "Un ennemi du peuple à la Criée" par Jérôme Elina

Jérôme Elina, philosophe, revient sur la pièce d’Henrik Ibsen Un ennemi du peuple, présentée au Théâtre La Criée à Marseille ce mois de janvier 2020, dans une mise en scène de Jean-François Sivadier. Nous vous livrons son texte intitulé « Un ennemi du peuple à la Criée »

Le beau ver que Tomas Stockmann extrait ce soir-là du bras d’une innocente spectatrice, dont on peut saluer au passage le naturel avec lequel elle a su se plier à l’opération ! La corruption, l’infection, s’était-elle glissée parmi nous, hors de la scène, sans que nous n’y prenions garde, habitués que nous sommes déjà à voir les acteurs déambuler parmi nous, à les voir faire leur entrée par les accès réservés au public ? Ce petit tour ne nous concerne pas. D’ailleurs que signifie-t-il ? Sans doute Jean-François Sivadier s’est-il amusé. Ne sommes-nous pas immunisés ? Spectateurs, nous avons payé le droit à ce que rien ne nous arrive, et nos émotions n’excéderont pas le périmètre de notre confortable enclos. Tout se passera en un autre temps, en un autre lieu. Le docteur Stockmann en nocher funeste, traversant l’invisible rideau qui nous sépare de la représentation pour nous conduire sur scène où la mort paraît, sous les espèces anodines de ce petit ver rongeur extrait de nos corps – vous voulez rire ! Et puis ce n’est pas tombé sur nous, heureusement ! Pauvre jeune fille que le hasard ou la malice de Nicolas Bouchaud a désignée. Non, la scène, ce n’est pas pour nous. Et pourtant, n’avons-nous pas négligé le travail de sape d’Ibsen, par lequel un drôle d’alien s’infiltre sous notre peau pour finir par sortir au grand jour ! C’est bien Tomas Stockmann, souffrant, touchant, trahi, dépassé, éructant, qui nous emmène, en un insensible glissement qui nous fait sortir de notre paisible retraite. Brutalement appelé à voter, le public debout fait son entrée sur scène, aveugle à la pulsion persécutrice qui déforme le visage du bon docteur. Minceur de la peau, minceur de ce qui sépare de la scène : l’infection les aura traversés. C’est notre tour, on ne s’y attendait pas. Voilà qu’on nous retire un gros ver, à nous le public, caché sous la mince surface de la représentation, alors que résonnent les propos inquiétants d’un docteur Jekyll qui se métamorphose. Le temps de comprendre, le temps d’entendre résonner la haine et le mépris, il est trop tard, les bains ont débordé, la contamination est générale. On s’était pourtant bien moqué de la « majorité compacte », celle des petits propriétaires de son corps entretenu et choyé. Ça nous immunisait, croyait-on. Eh bien, non. Il n’y avait pas de spectacle, il n’y avait pas de théâtre. On y était déjà sur scène, contaminé par on ne sait quel innommable affect. Cela fuse en un même bouquet, haine du peuple, de la populace, de la majorité, des intellectuels, etc. Logiquement, la profération de la haine du théâtre finit par résonner, car elle dit la contamination qu’elle rend possible. Alors l’ombre envahit tout, de la scène au public. Plus rien ne sépare Tomas Stockmann de Nicolas Bouchaud, plus rien ne sépare le texte d’Ibsen d’une parole qui fait irruption dans le présent, sur le fil, finit-on par croire, d’une improvisation sauvage. La haine du théâtre qui donc la profère ? Nous, masse compacte et tétanisée, l’avons plébiscitée.

 

 

 

 



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