SC. "La psychose ou la croyance radicale au symptôme", par Eric Laurent

En préparation de la Section clinique 2020 d’Aix-Marseille qui a pour thème « Comment s’orienter dans la clinique aujourd’hui? », Françoise Haccoun, psychanalyste à Marseille, membre de l’ECF, enseignante à la Section clinique, nous propose un extrait de l’intervention d’Eric Laurent lors de la clôture du Xè Congrès de la NLS (New Lacanian School of Psychoanalysis) qui s’est tenu à Tel-Aviv les 16 et 17 juin 2012: La psychose ou la croyance radicale au symptôme.

Généralisation joycienne

C’est l’horizon de Joyce-le-sinthome, à la fois un nom propre, Joyce, et un nom commun, sinthome, à l’usage renouvelé bien sûr, marqué de l’article défini, Joyce-le-sinthome conjugué dans l’effort par Lacan de la singularité d’écriture du nœud joycien. La sublimation joycienne n’est plus celle d’un inconscient qui transporte sa vérité mais d’une vérité qui a laissé place à un savoir pour lire Ulysse, l’anecdote œdipienne de Joyce n’est pas le plus utile. On voit bien dans les biographies qui lui sont consacrées tout ce que Joyce avait lu et la façon dont il a voulu fonder autrement une littérature et aussi se faire nouveau prophète dans sa langue, est un effort qui a aussi par la littérature, par les messages qu’il envoie, subvertit la langue elle-même. Au point – ce n’est pas seulement comme chez Jacobson le message qui fait retour sur le code – au point qu’on a pu dire qu’après Joyce la langue anglaise se retrouvait langue morte. Cette mort était bien exagérée, elle était morte et elle a ressuscité, mais transformée. La littérature est passée par le moment Joyce, s’est transformée, a recréé un monde de personnages, mais autrement… Philippe Sollers a écrit Paradis, puis s’est arrêté, a eu un moment de silence puis a écrit Femmes. La littérature qui s’est retransformée après Joyce reprend le monologue de Molly Bloom, à d’autres frais et maintenant inscrit la question féminine au premier plan des énigmes que la littérature doit déchiffrer. Disons que la littérature explore avec le sujet psychotique ce que c’est que d’être « la femme qui manque aux hommes[1] »

La généralisation joycienne où le statut généralisé, ordinaire,  de l’effort psychotique nous a amené à considérer les formes ordinaires de la psychose, non plus seulement ces formes extraordinaires en contraste avec le tragique banal, mais au contraire partir des formes ordinaires de la métaphore délirante, de l’effort de signification particulier, de l’effort de réduction du sens à l’écriture qui se fait dans le symptôme de chacun, qu’il soit passé par l’expérience de la psychanalyse ou pas. S’il passe par l’expérience de la psychanalyse il a une chance de le savoir sinon il mettra plus de temps, comme le disait Lacan à devenir un personnage de son histoire écrite.

Le Nom-du-Père se transforme mais ne disparaît pas

« Psychose ordinaire » est le nom d’un programme de travail qui a commencé dans la Section clinique lorsque nous nous sommes demandé qu’était le sujet psychotique lorsque la psychose n’était pas déclenchée. Nous sommes partis de cette question et nous avons interrogé le texte Schreberien pour la situer[2]. Et puis de la psychose non déclenchée on s’est aperçu qu’il se passait beaucoup de choses dans cet espace avant ce moment où quelque chose s’effondre, se détache. Il y a eu la scansion du rendez-vous d’Antibes[3] qui a permet de donner une forme à tous ces phénomènes en nommant les phénomènes de branchements/débranchements dans l’Autre, définissant tout un champ de la clinique ordinaire de la psychose qu’il nous fallait explorer. Pour autant ce champ de la psychose ordinaire ne veut pas dire que tout soit psychotique. Il ne s’agit pas de confondre les leçons du sujet psychotique qui porte sur l’ensemble du champ clinique avec une catégorie clinique comme telle, devenant la catégorie majoritaire de notre expérience. Nous nous retrouverions un peu comme à l’époque Kraepelinienne où 80% des gens hospitalisés en hôpital psychiatrique étaient considérés comme paranoïaques. Nous, nous aurions partout de la psychose ordinaire. Non ! C’est un programme de travail, une enquête, une orientation jusqu’à ce que nous sachions à quoi nous avons affaire. Et d’ailleurs sans doute il viendra peut-être un jour où le mot psychose sera tellement étranger à l’esprit du temps qu’il faudra parler de délires ordinaires en retrouvant les accents, comme dit Jacques-Alain Miller dans le dernier numéro du Poin[4], les accents Erasmiens de Jacques Lacan, de l’Eloge de la folie, « tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant[5] ». Ça ne veut pas dire que tout le monde soit psychotique. Mais, tout cela fait partie de notre enquête contemporaine au XXIè siècle de ce que veut dire pour nous la question de la psychose.

De même que le statut ordinaire de la psychose ne veut pas dire sa diffusion universelle, de même les leçons que nous tirons du sujet psychotique ne font pas disparaître pour autant la fonction paternelle. Cette fonction paternelle reste là, reste là modifiée. Il y a un père qui a un statut plus ordinaire. Lacan l’a appelé celui qui est encore capable de nous épater – avec un jeu de mot sur le pater[6]. C’est celui qui fait exception, celui qui est capable de nous surprendre. Jacques-Alain s’était servi de ça pour montrer que même sous la fonction clownesque on voyait l’homme politique contemporain essayer d’épater, pris dans les médias, dans l’industrie de la communication, celui qui essaie d’épater[7]. Il faut le faire de la bonne façon, bien sûr.[…]

La fin du « privilège » de la folie

Je voudrais terminer sur ceci que l’ordinaire de l’effort psychotique, le fait que tout le monde soit fou ou qu’il n’est plus un privilège que d’être fou, cet effort-là doit permettre de sortir des confusions entre les pères en chairs et en os et ce que nous appelons « père » en psychanalyse. Ce ne sont pas les pères qui sont responsables de la psychose de leur enfant pas plus que ce ne sont les mères qui sont responsables de l’autisme de leurs enfants. Il faudra un jour, de même que nos collègues psychanalystes qui ont des enfants autistes, ont pu faire leur coming out et dire ce qui les avait motivé pour créer les institutions pour accueillir leurs enfants et inventer le mixte entre éducatif et approche clinique qui les a sauvées elles-mêmes et aidé leur enfant. De même, notre aggiornamento sur nos usages de la psychose passera par un coming out discret. Il fera partie de la façon dont au XXIè siècle les psychanalystes doivent pouvoir parler de la psychose. Des voiles se lèveront,  des dialogues avec les associations de parents, ou d’usagers de la catégorie de psychoses, feront partie d’une conversation générale sur la psychose que la psychanalyse doit aider à se tenir d’une façon plus ordinaire dans le siècle qui nous attend.

[1] Cf. Lacan, J., “D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose”, op. cit., p. 566.

[2] IRMA, Le Conciliabule d’Angers, Effets de surprise dans la psychanalyse, Paon collection, Agalma/Seuil, 1997

[3]  IRMA, La psychose ordinaire, La Convention d’Antibes, Paon Collection, Agalma/Seuil, Paris, 1999.

[4] Miller, J.-A., “La dame symptôme”, Le Point, No. 2074, 14 Juin 2012, p. 39

[5] Lacan, J. , « LACAN pour Vincennes ! » Ornicar ?n°17/18,1979, pp. 278

[6] Lacan, J., Le séminaire livre XIX, …ou pire, Seuil, Paris, 2011, p. 208.

[7] Miller, J.-A., “Hors de l’ordinaire pour mieux nous épater” in Le Point, No. 2064, 5 April 2012, p. 58



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