SC. Colloque 2019 – Interview – Raphaëlle Collet

Raphaëlle Collet, psychologue clinicienne, répond à une question de Renée Adjiman, enseignante associée à la Section clinique d’Aix-Marseille.

Qu’est-ce qui dans l’enseignement de Lacan vous sert comme boussole dans votre pratique clinique ?

 Psychologue clinicienne dans l’Équipe Mobile de Liaison Psychiatrie-Précarité d’Édouard Toulouse, il m’apparaît primordial d’être orientée par une approche, des concepts, un savoir… « en soi », « en devenir », « sur soi ».

Notre équipe, à la croisée des chemins du sanitaire et du social, a été constituée pour répondre à des situations existentielles et politiques dites « sans solution ». La méthode de l’aller-vers, qui lui est propre, permet ainsi de rencontrer des personnes qui déposent leur plainte dans des lieux qui ne sont pas dévolus aux soins. C’est se laisser guider au chevet du sujet, parfois dans ses profonds retranchements et ses originalités intimes. S’il est nécessaire d’être mobile pour ce faire – car notre équipe se déplace physiquement – ce qui « soigne » en revanche n’est pas lié à ces déplacements dans la ville ou aux accompagnements physiques qui parfois donnent consistance aux paroles, mais bien au désir de travailler la question de la rencontre et du lien social chez des personnes dites exclues, exilées ou désarrimées.

Le champ de la précarité, saturé en représentations misérabilistes et honteuses, invite le clinicien à une vigilance de tous les instants pour apaiser une gonfle imaginaire des professionnels qui nous solliciteraient. Sauver ou cacher ces personnes à la marge est la demande peu voilée qui transparaît parfois chez nos partenaires car ce public, souvent incasable au sens de la réhabilitation sociale, dérange. Il dérange les pratiques en effet, les bouscule. Mais n’est-ce pas le pari de Lacan ? La position psychanalytique ainsi soutenue dans la cité est possible et supportable de par la visée éthique qui lui est intrinsèque ; éthique du désir du sujet et non du citoyen, de la personne ou encore de l’usager. L’engagement que la psychanalyse nous enseigne est de ne pas renoncer aux complexités mais plutôt d’en faire une proposition de réponse, un nouage au singulier.

Les excès de corps de certains patients éveillent une pulsion scopique à fleur de langue chez nombre d’entre nous ou encore éveille notre préhistoire avec l’objet déchet. Ici ou ailleurs, l’enseignement de Lacan est, lui aussi, de tous les instants pour parvenir à border les échanges langagiers entre collègues, voire à les dialectiser. Les accès de violence observés bruyamment ou entendus dans les interstices des mots presque tus, nous obligent à toujours en interroger la fonction et à penser que l’Autre méchant n’est pas toujours là où on l’attend. Ainsi, de la théorie fondatrice des psychoses aux fines ouvertures de celles plus ordinaires, en passant par les déclinaisons de la jouissance, les points d’appui lacaniens s’apparentent à des partenaires de terrain dans ma pratique pour démêler les coordonnées subjectives lors des rencontres émaillées d’un réel plus ou moins radical, de cassures plus ou moins inébranlables.

Je pense à cet homme, travailleur assidu et « méritant », bordé par une pratique sportive et une alimentation structurée, venant brutalement demander l’asile en France « à cause de la crise économique dans mon pays, où je laisse ma femme et mes enfants ». Sous ces raisons banales, une construction délirante recouvrait une impossible confrontation à ses racines, adorées mais terrifiantes. Se raconter ailleurs a permis de faire tenir ce sujet ; ce nouveau pays faisait de lui un homme « neuf », sans histoire(s) mais non sans adresse. Il s’est agi ici d’accompagner cet événement ontologique en pondérant les velléités de réinsertion des professionnels qui l’entouraient, afin ne pas briser cette tentative particulière qu’avait inventée cet homme pour faire coupure.

Miser sur la parole en prêtant du semblant là où le manque vient à manquer mobilise notre savoir y faire, dont le but est également que les acteurs de premières lignes concèdent à accueillir la façon unique qu’ont certains sujets de se rapporter mais aussi de faire usage du social – ses codes et ses mesures – comme d’un traitement.

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Catégories :Colloque Psychiatrie-Psychanalyse

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