ACF MAP – Gap – Psychanalyse & Ecriture : Rendre visible l’invisible qu’est le langage

Par Lisiane Girard – La soirée en cartel Psychanalyse et Ecriture s’est tenue à Gap le 14 mars 2018. Devant une vingtaine de personnes, elle a permis de se pencher sur les origines de l’écriture à partir de l’introduction au livre de Clarisse Herrenschmidt, Les trois écritures : Langue, nombre, code (Gallimard, 2007).

Il apparaît que l’écriture est avant tout une invention technique qui permet d’extérioriser et de rendre visible par des signes quelque chose d’invisible et à l’intérieur. Le point de départ de l’écriture se fait avec la comptabilité et précisément dans le passage des boules d’argile comptabilisant les richesses à l’enfermement de ces mêmes boules d’argile dans une bulle-enveloppe qui servait de message pour une transaction en l’absence d’une des deux parties. La bulle-enveloppe que l’on cassait en présence d’un éventuel acheteur était une sorte de document comptable permettant la fiabilité du message. Il s’agit d’une numération pour dire ce que l’on a. Le nombre, la trace ont ainsi été premiers, avant le sens.

L’écriture commence donc par une extraction, une perte : on soustrait au regard les boules, les cailloux auxquelles on donne du coup de la valeur. Il y a aussi une sorte d’extériorisation de la bouche. Si dans l’image, la négation est impossible, ce n’est pas le cas de l’écriture. La première lettre de l’alphabet grec est d’ailleurs alpha, qui signifie négation, perte.

L’écriture s’inscrit sur deux registres : ce qu’il y a (comptabilité, numération) et ce qu’il n’y a pas (raconter des histoires à partir des créations de pensée). Cette deuxième écriture ne garantit en aucun cas que quelque chose existe. Les fake news en sont un exemple paradigmatique.

L’écriture comme fiction est ce par quoi passent certains écrivains pour écrire ce qui ne peut se dire, ce qui est hors-sens (Dostoïevski sur les camps russes).

Le rapport de l’écriture à la perte est interrogé. Est-ce que l’écriture opère une perte pour des sujets psychotiques ? On repère la nécessité pour certains d’entre eux d’écrire, sans cesse, et les effets d’apaisement produits dans le corps, là où ça parle, ça s’agite, ça crie. Des sujets passent de s’arracher la peau à l’écriture. Il s’agit quelquefois d’une écriture proche de la matérialité de la lettre, au plus près de la trace : traits, écriture hors-sens imitant la forme des lettres, appui du stylo jusqu’à trouer le papier, avec comme point d’arrêt les limites physiques de la feuille. La question de l’écriture comme possible traitement de la pulsion est posée. La perte s’effectue mais est toujours à refaire. Il y a aussi l’encadrement du regard qui peut soutenir un corps. Des écrivains trouvent également leur fonction d’être par l’écriture, ils peuvent alors avoir un rapport au monde, exister. Freud qui ne peut plus écrire à cause des avancées de sa maladie donne l’autorisation à son médecin à Londres de lui administrer une potion qui s’apparente à de l’euthanasie. Zweig met fin à ses jours « maintenant que le monde du langage a disparu pour moi » écrit-il. Mais parfois écrire la souffrance peut être une impasse, c’est ce qui semble s’être passé pour Virginia Woolf.

L’écriture a émergé dans des sociétés qui étaient déjà organisées. Il y a cependant des civilisations qui ne sont pas passées à l’écriture. A notre époque, nous ne pouvons que constater que l’écriture n’a plus le statut de « c’est écrit ».

L. G.



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