Mauve Carbonell : Les promesses d’Europe

Mauve Carbonell est maître de conférences en Histoire et directrice du Master Études européennes à l’Aix-Marseille Université / CNRS – TELEMME. Elle a accepté d’intervenir lors du forum anti-haine #2 du 3 mai 2017 organisé à Marseille sous l’égide de l’ECF (plus d’infos ici). Dans ce texte, elle brosse le portrait de l’Europe et permet de saisir notre responsabilité dans le devenir de celle-ci : une histoire qui ne fait que commencer et dont il nous appartient d’inventer la suite. Elisabeth Pontier.

La construction de l’Europe unie a commencé il y a près de soixante-et-dix ans, dans un contexte de guerre froide, quelques années après la fin de la seconde guerre mondiale et la capitulation nazie qui signait l’échec du nationalisme politique. Les idées pro-européennes, certes aux racines anciennes, se sont surtout développées dans la fin des années 1940 et ont été intégrées aux programmes des principaux partis politiques européens. Entre l’idée et la concrétisation, il y avait encore de nombreux pas à franchir. La vision positive de l’union de l’Europe telle que proposée par Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères, le 9 mai 1950, est portée par la conviction que les liens créés entre nations européennes empêcheraient les guerres sur le continent – un continent, affaibli sur la scène internationale (impact de la guerre, décolonisation, guerre froide), qui serait plus fort uni que désuni face aux changements du monde. En 1950, la guerre froide impose une limite géographique à cette vision de l’Europe, construite par ailleurs pour faire barrage au communisme qui s’implante à l’Est. Le traité instituant la communauté européenne du charbon et de l’acier n’est signé que par six états – la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg. L’organisation initiale, limitée au charbon et à l’acier, s’est étendue à un marché commun généralisé avec union douanière, à des politiques communes (agriculture), à l’ouverture voire la suppression des frontières, à une monnaie unique – le tout encadré par des institutions politiques communes – réalisations tout à fait originales au regard de l’histoire. Imaginées par les élites, négociées entre des états et des gouvernants aux conceptions parfois contraires, les étapes successives de la construction européenne sont approuvées sans élan populaire, mais plutôt grâce à un consensus général et un contexte favorable, notamment économique. La prospérité et le succès du marché commun (Communauté économique européenne, CEE) ont très rapidement attiré les états européens les plus sceptiques, voire hostiles, à l’égard de la construction européenne, le Royaume-Uni au premier chef.

En près de soixante-et-dix ans, la CEE transformée en Union européenne, passée à vingt-huit états membres (bientôt vingt-sept), est devenue le plus grand marché unique du monde (première puissance commerciale) et a durablement écarté les tensions guerrières que le continent abritait – qui imagine aujourd’hui une guerre revancharde franco-allemande ? Le modèle politique sur lequel repose l’Europe unie, à savoir la démocratie libérale, est aussi le grand vainqueur de la fin du xxe siècle. À la chute du communisme en 1989, la démocratie libérale occidentale et l’économie de marché sortent gagnants du bras de fer idéologique de la Guerre froide. À l’Est de l’Europe, tous les regards se portent sur le symbole de cette réussite : l’Union européenne, qui résonne comme une promesse de paix et de prospérité après quarante ans de communisme. L’enthousiasme des années 1990 est largement retombé depuis et le désenchantement démocratique qui touche certains états – Viktor Orban et sa « démocratie illibérale » en Hongrie – met à jour de profondes différences entre états européens à l’heure de se pencher sur l’avenir de l’Europe, dans un contexte de « polycrise ».

Les succès indéniables des premières étapes ne masquent pas une construction d’ensemble inaboutie, imparfaite à bien des égards, relevant d’un jeu équilibriste devenu instable entre les intérêts et les stratégies des états et de leurs gouvernants. La création de l’euro en est l’illustration : en 1992 le traité de Maastricht prévoit une monnaie unique, introduite dix ans plus tard – un exploit ! – mais l’euro est lancé sans réelle politique économique commune et avec des règles de convergence limitées. En 2017, au regard des conséquences des crises de ce début de XXIe siècle, la crise dite de la dette notamment, la gouvernance de la zone euro apparaît comme l’une des faiblesses de l’Europe unie contemporaine. Ces crises ont renforcé les tentations populistes et nationalistes, le repli – notamment identitaire –, faisant de l’UE le bouc-émissaire idéal, peu défendu par des gouvernants soucieux de leur logique nationale, quand la logique des crises, elle, dépasse pourtant largement ce cadre. Les principales difficultés de l’Europe d’aujourd’hui ne résident pas dans une défaillance intrinsèque de l’UE, même si elle est perfectible, mais dans l’inachèvement du processus, qui voit encore les états européens n’avancer qu’à contretemps et parfois à contrecœur sur la voie de la construction européenne. Elle seule est pourtant à même de répondre aux enjeux du XXIe siècle où l’échelle de l’État-nation n’est plus, et de loin, seule pertinente face aux grandes évolutions à l’œuvre dans ce monde connecté : mondialisation, changement climatique et gestion des ressources, évolutions démographiques, circulation des hommes et des idées.

Le chantier de l’intégration européenne est politique et économique, de la démocratisation des institutions à l’harmonisation fiscale, du budget commun à une réelle solidarité régionale européenne. Mais ces chantiers ne s’imposeront pas d’eux-mêmes ; peuples et gouvernants doivent œuvrer à la mise à l’agenda des questions européennes majeures. Ce sont nos gouvernements qui prennent les décisions à Bruxelles : l’Europe n’est que ce que nous en faisons. Il n’existe pas d’institutions au-dessus des lois, au-dessus du droit, ni d’unité européenne acquise et figée. Les paradigmes des années 1950 qui soutenaient la construction européenne n’ont plus court et le projet européen doit être renouvelé. L’argument de la paix n’est plus seul déterminant aujourd’hui – elle semble acquise et les peuples aspirent à bien plus. L’Europe unie, dans laquelle les États-nations peuvent dépasser leur impuissance et leurs limites face aux événements du monde, devra répondre aux aspirations des peuples en termes de démocratie, de liberté, de justice sociale, de solidarité inter et extra-européenne. La réussite du marché commun d’hier ne deviendra alors que la première pierre de l’Europe unie, et non son tombeau.

Mauve Carbonell



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