Rencontre autour de « La fourmilière »

Par Sylvie Goumet – La Compagnie est un atelier d’Arts, un espace de création, créé en 1991 à Marseille et installé, cinq ans plus tard, dans des locaux réhabilités par Rudy Ricciotti. Son directeur, Paul-Emmanuel Odin, encourage et expose les jeunes artistes de la région. Implantée dans le quartier de Belsunce, La Compagnie ouvre ses portes à tous et s’oriente de Canguilhem : ce n’est qu’à partir de la folie que se détermine le normal. Paul-Emmanuel Odin rencontre Manu Morvan aux Beaux-Arts d’Aix-en-Provence. Après avoir vu son travail à l’Asile 404, « La cabane », il lui propose de transformer l’espace de La Compagnie en une immense cabane. Voici comment Manu Morvan conçoit « La fourmilière ». 

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Construire un espace autre

Paul-Emmanuel Odin : Construire un espace autre est l’orientation impulsée par La Compagnie depuis sa création. Il s’agissait là de cristalliser, pour ses 20 ans d’existence, l’esprit qui l’anime en invitant 22 jeunes artistes à loger leurs créations au sein d’une unité.

Manu Morvan : Une partie du chantier était participatif. Dans les temps informels, il se passe bien des choses à La Compagnie : si c’est fermé, les gens du quartier sonnent jusqu’à ce que tu ouvres. Ils entrent, vont sur le net, s’intéressent, rôdent, posent des questions. Il y a des habitués comme cette petite fille qui vient avec un petit groupe de copines.

Sylvie Goumet : « La fourmilière » évoque une part aveugle du travail et en même temps l’organisation sans faille. Est-ce que chacun vous pouvez commenter le titre de l’exposition ? Est-ce que la clé d’entrée repose sur ce point d’aveuglement : les fourmis ne savent pas ce qu’il se passe sur l’ensemble et pourtant elles sont très coordonnées ? ou au contraire dans quelque chose qui se construit dans une cohérence anticipée qui accueille la profusion ?

M. M. : J’aime penser que la fourmi voit très bien ce qu’elle fait. On peut faire un lien avec ma façon de travailler. Bien sûr, je fais face à des questions techniques, du style : il y a une plateforme, quelqu’un va monter dessus, donc il faut que ça tienne. Mais ça occupe très peu de place dans mon esprit. Les questions esthétiques, par contre, prennent beaucoup de place, mais dans un second temps. D’abord, j’aime me mettre dans un état qui se rapproche de la transe. J’aime travailler vite, de manière spontanée : au bout d’un moment ça rentre dans des automatismes ou ça donne des gestes hasardeux, des formes inattendues apparaissent et peu à peu ; ça touche à quelque chose qui serait de l’ordre de l’instinctif, comme la fourmi qui creuse sa galerie. « La fourmilière », c’est une manière d’insister sur la structure collective, comme dans un corps où chaque organe est à la fois indépendant mais en même temps interdépendant des autres.

L’étonnant, c’est que la créativité de chacun compose un tout. Parlez-moi de la part que vous y avez prise. Avez-vous pensé les structures en amont ?

M. M. : Dans l’idéal, j’aurais aimé ne pas faire de croquis mais il fallait un visuel motivant pour les participants au projet. J’ai fait les structures plus que je ne les ai pensées mais tout s’est unifié au moment de la création. Les formes s’adaptent à la pensée de ceux qui y exposent. Chaque projet évolue au fur et à mesure de la construction et la cabane s’adapte à chacun, modifie les projets eux-mêmes. C’est complètement implanifiable. L’idée de la fourmilière appuie ce côté dynamique, collectif, et bien sûr instinctif. Ce qui est beau dans l’idée d’une cabane, c’est ce qui se répond spontanément entre les projets. Yohan Dumas, avec l’ombre du bateau projetée, fait sens avec telle autre œuvre, et ainsi de suite. J’aurais voulu faire évoluer l’espace pendant l’exposition, que ce soit en changement permanent, et beaucoup de détails sont apparus spontanément, comme le niveau du vortex qui a changé avec la pleine lune.

P.-E. O. : Au début, nous étions partis sur la termitière mais les termites ont un côté dévastateur. « La fourmilière » donne l’idée d’une enveloppe en mouvement qui se restructure en permanence de l’intérieur. « La fourmilière » est aussi un instrument de musique : des pièces sonores comme la bétonnière, une façon de faire vibrer l’espace entre le haut et le bas, la projection de Goran qui réagit au son avec le piano au sol. La pratique de Manu Morvan, très spontanée, a cette dimension de performance musicale, très rythmique. Ça se voit dans le mouvement, il donne à voir une chorégraphie à l’œuvre.

Lorsque le corps s’engage

Si, comme toute exposition, « La fourmilière » convoque le regard, elle mobilise également le corps. Conçue comme un entrelacs entre les œuvres d’artistes, elle invite le spectateur à une exploration singulière. Il y a, dans l’exposition, un engagement physique : le fait de monter les marches, de se baisser, de grimper. On ne peut pas rester à contempler de manière passive.

M. M. : C’est praticable mais comme une aire de jeu. J’ai déjà réalisé une cabane où j’insistais sur l’idée d’obstacle ; par exemple, il fallait plonger dans l’argile et traverser la terre pour pouvoir sortir. Cette cabane invite les gens à une autre vision de l’espace – on a une belle hauteur sous plafond, j’ai coupé l’espace en deux sur sa verticalité. Se trouver perché à tel endroit donne un autre point de vue. Au point de départ de la construction, se pose l’idée d’interactivité, de trancher avec l’expo traditionnelle où l’on va voir quelque chose, où le spectateur se retrouve face à une sorte d’écran. Je veux casser ce mur entre le public qui visite et l’artiste qui crée. J’espère ensuite aller de plus en plus vers de l’art total et insister sur la musicalité : une scie sauteuse est tout autant un outil qu’un instrument de musique. C’était la première fois que je faisais une cabane avec des gens que je ne connaissais pas. L’expérience, intéressante et, parfois, un peu délicate, m’a demandé un certain détachement par rapport à une attente inévitable. J’ai dû accepter que la vue d’ensemble du projet soit différente de ce que j’avais imaginé. La grande majorité des participants ont joué le jeu : si moi j’ai dû m’adapter à la présence d’écrans, il a fallu qu’eux s’adaptent au fait qu’il y ait des planches partout.

P.-E. O. : Je lui ai mis du monde dans les pattes, des jeunes artistes qui sortent des écoles d’art d’Aix ou de Marseille que je connais. Et il me disait d’arrêter.

M. M. : Il y avait encore de la place dans l’espace mais plus dans ma tête : j’ai besoin de comprendre le cheminement de pensées de chacun, retenir chaque nom et suivre chaque projet. Et quand il y en a 22…

Métaphore du vivant

Quelque chose d’archaïque, de pulsionnel se dégage de l’ensemble. Dans le texte de présentation vous utilisez la métaphore du poulpe qui va tout à fait dans ce sens-là. Elle indexe la dimension animale, ce n’est pas que du bois qui se trouve assemblé.

P.-E. O. : Si le titre est « La fourmilière », il me paraît de plus en plus évident que ce sont d’immenses tentacules végétales d’un poulpe vivant qui auraient envahi la compagnie.

M. M. : La référence au poulpe est liée à une autre performance musicale où je travaillais avec un poulpe frais ; ça a laissé une empreinte, une odeur. C’est aussi quelque chose qui pousse comme du lierre, qui est construit de façon vive, comme une cabane d’enfant un peu naïf, dans le bon sens du terme. C’est l’idée d’une promenade.

P.-E. O. : Il y a un autre animal engagé que le poulpe, il y a des abeilles.

M. M.  : C’est un autre projet que j’avais proposé à Paul. Je voulais remplir l’espace avec des insectes volants vivants qui naissent, qui vivent et qui meurent. D’ailleurs, ici, des abeilles mortes sont dans une souche de bois, comme un petit bénitier, à côté d’une petite chapelle avec une relique au fond.

C’est donc une expérience du vivant, ce n’est pas seulement une métaphore. Il y a aussi la dimension poétique du texte, de l’œuvre avec l’attrape-rêves, à l’entrée de l’exposition. Il entre en résonance avec le fait que chacun a son projet et qu’en même temps il y a un écho, une résonance comme le processus de l’association libre où des choses se répondent de l’un à l’autre.

P.-E. O. : C’est induit par la parabole de Guillaume Lo Monaco qui a trouvé sa place à l’entrée de l’exposition : un attrape-rêves qui repousse le mauvais œil, les pensées négatives, c’est le sens que lui attribuent les indiens. Une idée mystique, un travail sur le chamanisme court dans certaines oeuvres, comme le vortex ou les deux cylindres de verres.

M. M. : Pour moi ce sont des petits clins d’œil. Le mystique m’intéresse. Placer la parabole à l’entrée de l’exposition, comme les runes dessinées sur la porte des maisons celtiques, c’est à la fois inviter les gens à entrer tout en sacralisant l’espace et, en même temps, poser quelque chose d’absurde, de paradoxal, de drôle : une antenne TV à l’intérieur qui les accueille.

Articulation du singulier et du collectif

L’œuvre collective donne-t-elle une dimension politique à votre travail ?

M. M.  : Oui, cette dimension est partout dans mon travail. Je ne fais pas de l’art politisé mais je pose les questions du nomadisme, de la précarité.

P.-E. O. : Au départ, La Compagnie était un lieu militant né du rassemblement d’associations. La question politique est au cœur du projet fondateur de 1996 de La Compagnie : l’exposition photos France / Algérie évoquait la colonisation. La tradition d’un engagement politique dur perdure et se retrouve dans les projets artistiques, sur les traces entrecroisées de Jean-Luc Nancy ou de Maurice Blanchot. La Compagnie est à la lisière des associations d’art contemporain, proche de l’art expérimental. Les gens connaissent notre engagement, notre travail avec les sans-papiers, ils savent que nous ne sommes pas seulement un lieu d’art.

La richesse, la densité de l’exposition évoque le discours et l’engagement qui la soutiennent. Ce nouage entre la Compagnie, le lieu, le quartier et l’exposition en elle-même résonne au coeur de l’exposition.

M. M.  : Le travail que je fais est anti-élitiste. Je suis contre l’idée que l’art soit accessible à l’aide d’une clé que quelqu’un nous mettrait dans la main. C’est là que l’exposition fait sens, avec des niveaux de lisibilité différents et non hiérarchisés. Ce sont des planches glissées entre elles, tu peux y grimper et il y a des choses à voir. Le travail fonctionne sur l’accumulation, avec une réflexion scénographique largement accessible et qui n’est pas dénuée de sentiments.

Propos recueillis par Sylvie Goumet

« La Fourmillière » a été présentée du 3 novembre au 17 décembre 2016 à La Compagnie, 19 rue Francis de Pressensé, 13001 Marseille, www.la-compagnie.org
L’Asile 404 – Lieu de création : 135 Rue d’Aubagne, 13006 Marseille, asile404.org

L’auteure remercie vivement Catherine Thouvenin pour son aide dans la réalisation technique de cet entretien.



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