Après-coup. La Nuit de bout en bout de la Psychanalyse, des Arts Vidéo et de la Performance

Les réponses aux trois questions de Radio Lacan adressées à Dominique Pasco, Françoise Haccoun, Pamela King et Hervé Castanet, coordinateurs de la Nuit blanche de bout en bout de la Psychanalyse, des Arts Vidéo et de la Performance qui s’est tenue du 12 au 13 novembre 2016 à la Friche La Belle de Mai (Marseille). Bientôt à écouter sur Radio Lacan.

 « La psychanalyse est quelque chose de si sérieux, qu’il ne faut pas la laisser aux seuls psychanalystes. » (Hervé Castanet)

Pour (re)voir le programme de la Nuit de bout en bout, cliquer ici.

Quel a été l’impulsion d’un tel projet ?

Le point de départ était un moment où nous arrivions d’un colloque sur les psychoses présidé toute la journée par Hervé Castanet à l’hôpital psychiatrique Valvert à la Friche de la Belle de Mai, lieu de culture à Marseille pour tenir un Séminaire intitulé Nos Rencontres. Ce dernier invite des personnalités engagées dans d’autres champs ainsi qu’un psychanalyste à venir parler de ce qui a fait rencontre pour chacun et a eu des conséquences au niveau épistémique.

Ce soir-là étaient invités Marc Mercier, directeur des Instants vidéo et Nathalie Jaudel, psychanalyste à Paris, membre de l’ECF qui venait de publier La légende noire de Jacques Lacan, Elisabeth Roudinesco et sa méthode historique aux Editions Navarin- Le Champ freudien. Avec Marc Mercier, nous nous sommes amusés à l’idée d’organiser un événement à partir de la psychanalyse et des Instants vidéos, toute une nuit ! Voilà comment est née, il y a un an, cette idée impulsée par Hervé Castanet et Marc Mercier.

Ensuite l’idée a évolué. Les Instants vidéo ont déclaré un État d’Urgence poétique pour leur 29ème festival et furent séduits par la proposition inventive d’Hervé Castanet de faire lire les textes de références de Freud et de Lacan, jusqu’à son dernier enseignement par des lecteurs extérieurs à notre champ. Ainsi nous avons pu entendre lors de cette nuit, 93 personnalités de la vie culturelle, politique, artistique de Marseille lire Freud et Lacan dans ce lieu. En cours de route, Sophie Charlotte Gaultier, réalisatrice a rejoint le projet avec ses idées lumineuses pour concevoir une scénographie des quatre lieux dédiés aux lectures simultanées : Champ, Divan, Chambre, Télévision.

Qu’autant de personnalités répondent si vite « oui » à cette invitation à lire nous avait surpris, mais qu’elles soient effectivement là et lisent avec autant de sérieux et de gaieté puis restent la nuit surprenait encore plus ! De même pour le ou plutôt les publics venus !

Cette nuit avait en son centre les lectures de Freud et Lacan mais aussi toute la sélection en art vidéo proposée par Marc Mercier dans le cadre des Instants vidéo, des performances musicales avec la présence et l’implication décidée de Christian Sébille, directeur du GMEM et le concert de Natacha Muslera avec des chanteurs malvoyants pour entrer dans la Nuit. Il y eut aussi une performance Sitting on smiling proposée par un performer de Philadelphie qui s’est connecté avec nous à partir de 3h29 du matin jusqu’à la levée du jour. Et la conférence de Gérard Wacjman, moment phare de la nuit où, à partir de 22h, il a présenté une Pornographie de l’horreur, développant tout un propos autour de l’usage de la production hollywoodienne par Daesh à des fins de promotion du crime. Cela a été un moment très fort. L’amphi était plein avec plus de 500 personnes. Nous avons été obligés de refuser des entrées à 22h sans quoi les pompiers arrêtaient la nuit… Ce qui est tout de même étonnant.

Puis, deux tables rondes ; l’une intitulée On n’est jamais poète, assez avec Julien Blaine et Florence Pazzottu ; la seconde intitulé Le regard et la voix n’était pas sans lien avec les Journées de l’École qui avaient eu lieu le week-end précédent.

Qu’avez-vous appris de cette modalité de rencontre originale entre le public et la psychanalyse ?

Ce que nous avons appris est plutôt de l’ordre de la surprise. Il y avait des surprises tout au long de la nuit ! Déjà pourquoi choisir une nuit ? On aurait pu faire ce combat un après-midi, une journée ou une soirée comme on fait souvent dans notre champ. Mais on a choisi la nuit, toute la nuit. Cela a apporté une autre ambiance. Les lecteurs lisaient leur texte ponctué par les films, les performances, jusqu’à 7h40 du matin. C’était extrêmement étonnant !

On était aussi très surpris par les lecteurs eux-mêmes qui avaient apporté un sérieux incroyable pour lire leur texte. Cela a vraiment fait rencontre pour eux. Certains avaient lu toutes les références pour examiner chaque mot de Lacan (pourquoi a-t-il dit ça ? dans quel texte ?) ; d’autres avaient lu toute la partie du Séminaire d’où était extrait leur texte ; d’autres encore lisaient dans des langues étrangères. L’ex consul-général des Etats-Unis a lu en anglais, la consul-général actuelle, qui est d’origine vénézuélienne, a lu en espagnol. C’était très émouvant. Deux artistes allemandes ont lu Freud en allemand. Il y avait donc une ambiance particulièrement rigoureuse, joyeuse. Et cette joie nous demeure encore présente. Quand on fait quelque chose qui n’est pas absolument nécessaire (comme toute une nuit), cela ouvre la place à autre chose, ça permet une joie même à 4 heures du matin. On aurait imaginé par exemple qu’à partir de 4h30 s’installent l’ennui, la fatigue… Mais non, pas du tout ! On avait une énergie incroyable jusqu’au bout. Il y avait des personnes du public qui à 5h03 (la nuit était très chronométrée) attendaient les lecteurs qui n’étaient pas lues à leurs horaires. Et hop, les lecteurs rejoignaient en courant le divan, la chambre pour présenter leurs textes entre 5h30 et 5h45. On était comme une bande de chatons qui jouions ensemble jusqu’à l’aube ! On a terminé la nuit à 3 lectrices vers 6h30 et tout le monde était là à nous écouter. Les lectures, dans les langues différentes, étaient comme une musique. C’était une poésie.

Ce que l’on a appris ? Lorsque l’on fait quelque chose de complètement insensé, on peut vivre la joie et une entente extraordinaire avec l’autre.

Il fait aussi regarder les dates ! Non seulement ce soir-là était l’anniversaire d’une vraie horreur que nous avons tous vécus ensemble le 13 novembre 2015 ; mais cette nuit blanche était à la suite d’une autre nuit blanche que nous avons tous vécu et moi ( PK) en particulier avec les élections américaines choquantes, décevantes, effrayantes. Quel contraste avec la joie, l’entente, la rigueur, l’intelligence de cette nuit de la psychanalyse, des arts vidéo et de la performance !

Quelle est pour vous l’articulation d’un événement comme celui-ci avec une politique lacanienne ?

L’articulation est pour nous d’évidence. Elle est d’évidence parce que nous avons fait résonner, durant toute cette nuit, les textes de Freud et de Lacan. Textes qui ont été choisis et attribués à nos lecteurs en fonction de leur style. Cela n’a pas été un hasard. Il était très important pour nous que chaque lecteur puisse s’en imprégner, les incarner, les mettre en scène, les jouer, les dire.

Il était aussi très important d’ouvrir le discours analytique à la société civile, au-delà de notre champ. Voilà une politique lacanienne ! C’est-à-dire entrer dans la spire de notre époque comme nous y invite Lacan.

La psychanalyse d’orientation lacanienne c’est aussi un effort de poésie. Le choix d’une table ronde intitulé On n’est jamais poète, assez… témoigne combien l’effort de poésie, à travers les lectures notamment, a traversé cette nuit, de bout en bout.

Il y avait urgence ! Urgence poétique, urgence politique, urgence subjective, urgence éthique à faire entendre le discours de la psychanalyse d’une façon ludique, originale, corps présents des lecteurs invités et du public de cette nuit.

Voilà ! C’est un acte. Un acte citoyen, un acte de psychanalyse lacanienne, un acte de politique lacanienne, que nous avons voulu. Et on peut dire que nous l’avons réussi, eu égard aux retours reçus de nos lecteurs.

 

 

 



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