CEREDA. Après-coup – Délia Steinmann : de la fraternité discrète avec les adolescents

Délia Steinmann, Analyste Membre de l’Ecole, était l’invitée du groupe CEREDA Un bon petit diable le 24 septembre 2016 (lire la présentation ici). Elsa Lamberty et Isabelle Fragiacomo livrent les échos de la conférence et de l’atelier clinique.

Par Elsa Lamberty – « De la fraternité discrète avec les adolescents » est le titre de la conférence de notre invitée Délia Steinmann, Analyste Membre de l’Ecole, que nous avons eu le plaisir d’entendre à Gap. Délia Steinmann a ouvert la conférence en rappelant la célèbre formule de Lacan : « L’inconscient c’est le politique ». La radicalisation des adolescents révèle une des formes contemporaines du malaise dans notre civilisation, souligne-t-elle. Elle emprunte le dire d’Olivier Roy selon lequel le phénomène contemporain serait une islamisation de la radicalité et non la radicalisation de l’Islam. Elle rappelle le modèle freudien qui se soutient de l’ordre du père et dans lequel la fraternité se fonde sur la rivalité et le meurtre du père : de quelle fraternité s’agit-il lorsque ces jeunes rejoignent des groupes extrémistes pseudo religieux ? Si le désir est issu du manque, qu’en est-il du désir pour ces jeunes ? Se fonde-t-il sur un manque quand il s’agit du désir de mort ? Délia Steinmann revient également sur la question de l’identité, où l’idée de notre société serait de consolider l’identité des adolescents, erreur manifeste du fait qu’ils nous montrent qu’une identité est toujours en construction, jamais définitive. Enfin, Délia Steinmann évoque la logique du ni… ni où l’adolescent n’est ni enfant ni adulte, il est celui qui reste un temps dans ce tunnel obscur – pour reprendre la métaphore de Freud – pour y subir sa métamorphose. Ce temps est nécessaire.

Délia Steinmann poursuit avec la question de la radicalisation et de l’exclusion chez les jeunes avec une lecture émouvante et très enseignante du film « La route d’Istanbul » de Rachid Bouchareb. Cette jeune adolescente, Elodie, 18 ans, ne semblait pas poser de problème, selon la mère. Pourtant on peut s’apercevoir dans les scènes du film que mère et fille n’échangent pas, il n’y a pas de rencontre. Elodie va se radicaliser et rejoindre un groupe de jeunes djihadistes. Elle s’adresse à la caméra en écrivant des petits papiers où l’on peut lire « Bonjour à tous ». Ce bonjour sort du « tu » et du  « moi », il est ouvert à un illimité. Puis, « J’ai commencé à fumer, boire, avoir des relations sexuelles, je suis devenue une mauvaise personne ». Nous pouvons entendre là que cette jeune fille est aliénée au jugement des idéaux et s’en rend coupable. Lorsqu’elle rencontre sa mère par internet, elle est voilée et ne parle plus sa langue maternelle : la langue est la première arme du surmoi, rappelle notre invitée, ce changement signe une tentative de coupure radicale. Elodie n’est pas dans la recherche de sens, elle ne pose pas de questions. Elle dit « Dieu est avec moi. Je suis avec mes frères et sœurs, je ne serai jamais seule, j’ai trouvé ma voie ». Là aussi le discours signe un changement de régime de Dieu, celui là n’est pas le Dieu du sacrifice du fils, il est le père à côté des frères. Elle dit à sa mère qu’elle va se marier ; la rencontre avec le sexuel qui fait trou est évitée, la communauté lui offre un corps prêt-à-porter. Selon Délia Steinmann, la radicalisation indique une sortie de la culture vers un retour aux « racines », cette exclusion faisant retour sous forme de grimace déformée, jouissance sans loi qui éclate dans la vie du sujet. Le collectif ne garantit pas le lien social : comment faire du lien social dans un collectif ? Comment recevoir ces jeunes, pris dans la radicalisation et l’exclusion ? Délia Steinmann propose cette position de « fraternité discrète », expression de Lacan (« L’agressivité en psychanalyse », Ecrits) en accueillant au cas par cas la parole de l’adolescent afin qu’il trouve sa propre voie(x), de faire distance entre la racine et la fleur en orientant le signifiant maître qui voile le trou du non-rapport. Cette position s’oppose à celle du grand frère qui est une imposture couvrant le surmoi. Les adolescents sont les premiers touchés par cette radicalisation et notre invitée reviendra en conclusion sur notre responsabilité civique et professionnelle à accueillir ces jeunes, à prendre le temps avec eux, à les entendre et à soutenir la langue de chacun.

Elsa Lamberty

 

UN ATELIER CLINIQUE AVEC DELIA STEINMANN

Par Isabelle Fragiacomo – Deux points importants pour notre pratique clinique ont couru à travers les cas cliniques présentés : se servir de la topologie pour repérer l’acte analytique et prendre au sérieux la portée du transfert à partir de quoi quelque chose peut se réordonner. Les quatre jeunes dont il a été question ce matin-là ont témoigné de la façon dont ils ont pu trouver avec leur partenaire orienté par la psychanalyse, de nouveaux arrangements avec l’Autre du langage, car pour chaque Un, l’entrée dans le tunnel de l’adolescence pose la question de l’Autre.

La jeune fille dont nous a parlé Sylvie Charbonier du groupe Epitomé, a un recours prévalent à l’imaginaire pour recouvrir quelque chose du réel comme en témoigne le soin donné à sa présentation physique. Le symbolique détaché, la scolarisation était impossible, et la voix faisait retour dans le réel. Dans une activité de création, la jeune fille laissée en plan demande des mots à notre collègue, qui les lui prête. Ces mots lui permettent de se mettre à dessiner. Avec cet appui sur le transfert, elle fait la paix avec l’Autre de la langue. Un renouage de l’imaginaire et du symbolique se dessine. Elle construit un Autre à sa main, « un code bis », propose Délia Steinmann.

Les récits et questions du jeune adolescent reçu par Anne Deu du groupe Un bon petit diable, l’agitaient tout autant que son institution d’accueil. Parce que notre collègue a osé se porter garante du symbolique, et que le jeune a consenti à cette imposture, son monde s’est pacifié. « Il fait plus clair lorsque quelqu’un parle » (Freud – 1923 – Introduction à la psychanalyse). A partir cet acte d’énoncer la place des parents adoptifs comme parents, ce jeune a produit en séance un récit que Délia Steinmann a interprété comme une métaphore du transfert : le jeune convoque sa partenaire dans la prison du symbolique, de la langue. Ils auront à chercher ensemble une issue au transfert.

Au point de solitude extrême où s’est posée pour lui la question de l’être sexué, l’adolescent dont nous a parlé Iris Lopez-Suarez du groupe Epitomé avait tenté de se suicider et il pleurait seul. Les rencontres avec notre collègue ont permis à ce jeune de s’éloigner de ce point où s’articulent pulsion de vie et pulsion de mort et d’élaborer des changements. Il a trouvé à accrocher son être à quelques signifiants. C’est un maniement du transfert délicat. Il ne s’agit surtout pas de suturer la béance propre à la subjectivité avec de l’imaginaire !

Pour ce qui est de l’adolescent reçu par Alicia Laynet du groupe Un bon petit diable, la perte non symbolisable du père l’amène mettre à l’épreuve le symbolique : « Tous les hommes sont mortels, moi je suis immortel, suis-je un homme ? » Il laisse à notre collègue prendre en charge la question des limites du symbolique. Elle les construit en acte : un morceau de scotch construit un écart entre leurs deux corps. Ce jeune peut alors se risquer à loger quelque chose de son être dans l’Autre.

Merci à Délia Steimann, Jacques Ruff et Martine Revel de leurs lectures de ces travaux préparés dans les groupes CEREDA de Gap et Grenoble.

Isabelle Fragiacomo



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