SC. Après-coup. Ce que le trauma n’est pas. Ce que le trauma est.

Par Françoise Denan – Le traumatisme est un « sujet porteur » (Robert Brenguier) si l’on en croit les cent cinquante personnes qui ont répondu à l’invitation conjointe de la Section clinique Aix-Marseille et du Centre hospitalier Valvert pour la journée de recherche tenue le 12 octobre 2016 à Marseille (pour découvrir le programme, cliquer ici).

D’emblée, Hervé Castanet a énoncé l’hypothèse forte qui soutenait le projet et en a donné du même coup la tonalité : malgré la dénégation de la cause promue par la logique du DSM qui lui préfère la covariance, il y a toujours des concepts, même méconnus, qui sous-tendent la position du clinicien. S’ils restent méconnus et que l’on se contente de « dénoncer [le traumatisme], on le renforce » (Lacan, Jacques, « Télévision », Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 518) et on « collabore » (ibid., p. 517) au discours du maître, comme l’avançait Lacan en utilisant un signifiant aux résonances très lourdes. L’un des objectifs du colloque était précisément de travailler le concept de traumatisme grâce aux avancées de la psychanalyse, de Freud au tout dernier enseignement de Lacan éclairé par Jacques-Alain Miller.

Le challenge de la journée visait également un autre enjeu : il s’agissait de tenir colloque au sens étymologique, c’est-à-dire de parler ensemble, en nourrissant pour la troisième année consécutive un dialogue entre psychiatrie et psychanalyse, de telle sorte que « le nouage » entre les deux disciplines ne soit pas « un sac de nœuds » (Christian Védie). Hervé Castanet n’a cessé de frayer des passages, de créer des passerelles entre les deux disciplines, rappelant tel dialogue de Lacan avec Henri Ey, soulignant telle difficulté commune dans la clinique, signalant la nécessité d’une articulation.

Le dispositif de prise de parole, conçu et mis en œuvre subtilement par les deux organisatrices, Dominique Pasco et Élisabeth Pontier, permettait de fait un tressage des deux éclairages – psychiatrique et psychanalytique. Pas l’un sans l’autre. En effet, en sus des exposés « traditionnels » à partir de cas reçus en cabinet (Sylvette Perazzi) ou au CPCT (Franck Rollier), on a pu découvrir l’efficacité d’une double prise en charge en milieu hospitalier de deux patientes par respectivement une psychanalyste et une psychiatre (Élisabeth Pontier et Valérie Jeanjean d’une part ; Dominique Pasco et Hélène Clarisse d’autre part). Deux présentations de malade, réalisées au sein de l’hôpital par deux psychanalystes (Augustin Ménard et Nicole Guey), ont également fait entendre la construction psychanalytique réalisée directement en live à partir de la parole des sujets « psychiatrisés ».

Nouage épistémique

Le traumatisme comme cause

Le statut de la cause du symptôme a toujours constitué une pomme de discorde. Malgré son transfert à Fliess qui tentait de construire un déterminisme biologisant (délirant) de la sexualité, Freud introduit une rupture épistémologique en posant, avec sa théorie de la séduction, une causalité traumatique à la rencontre avec le sexuel.

Dans un deuxième temps, il repère la nécessité d’un après-coup pour constituer le trauma comme tel. Autrement dit, il met à bas la causalité comme linéaire : tel événement de la réalité ne peut être cause de tel symptôme s’il n’est pas surdéterminé. Par exemple, une agression dans la rue peut venir redoubler et recouvrir une parole désastreuse préalable (cas de F. Rollier).

Traumatisme et fantasme

La troisième avancée produite par Freud consiste à lire le trauma à l’aune du fantasme. Dans « Un enfant est battu[1] », l’inventeur de la psychanalyse martèle que la formule du fantasme est inconsciente, que le patient ne le reconnaît pas. Si l’on se borne à envisager le traumatisme comme conséquence d’un événement, c’est-à-dire comme fruit d’une causalité externe, on ne fait pas le lien avec la répétition à l’œuvre dans les « compulsions de destin[2] ». Or, si le trauma reste si actuel, c’est en tant que présent dans le fantasme.

Il s’agit alors de faire produire une « rectification subjective[3] » au patient. Par exemple, en se plaignant de son père de façon incessante, une patiente répète l’inceste, sa façon d’en parler fait partie de l’inceste. Autrement dit, elle se voit regardant cette scène jusqu’à plus soif : dès lors, l’objet du fantasme (regard et oralité), que Lacan appelle objet a, entre en jeu (cas de S. Perazzi).

Tous traumatisés

Le tout dernier enseignement de Lacan met en évidence une nouvelle valence du traumatisme, sous les espèces de la percussion du corps par un signifiant traumatique. Jacques-Alain Miller appelle ce processus la « corporisation[4] » – à distinguer radicalement de l’opération de « signifiantisation » lors de laquelle un signifiant devient identificatoire, tel le « voleur » épinglé par Jean-Paul Sartre à propos de Jean Genet[5] (exemple rapporté par H. Castanet).

Les mots dès lors ne calment pas ; ils prennent plutôt l’allure de projectiles dont les impacts déterminent des foyers de jouissance. Un patient le dit clairement, leur préférant « le calcul », le jeu questions-réponses et « faisant gaffe au poids des mots », faute de quoi il risquerait d’être « décortiqué » (cas de N. Guey).

Nouage clinique

La psychiatrie et la psychanalyse lacanienne ont véritablement élaboré de concert à partir des points de butée de la clinique.

Traiter l’angoisse ? Si celle-ci ne cède pas en dépit des benzodiazépines, peut-être peut-on la considérer comme une tentative de nouage et ne pas chercher à désangoisser à tout prix… Telle est la lecture par A. Ménard du cas construit par H. Clarisse et D. Pasco lors de la discussion : une nomination par l’angoisse. Il s’agit d’une approche très différente de l’angoisse de déréliction de Schreber.

Écouter le patient ? Le dernier Lacan contredit le premier – qui enjoignait les cliniciens à s’enseigner de la chaîne signifiante produite. Face à des patients meurtris par la langue, on prend acte de leur façon de s’en défendre : la logorrhée, n’en déplaise au DSM, n’est pas tant un « trouble » qu’une parade pour contrer le « poids des mots ». La « conversation », plutôt que l’entretien, décharge le malade de la puissance du signifiant lorsque celui-ci rencontre le vide et le recouvre. Ainsi N. Guey a fait entendre comment la présentation de malade et la construction qui s’en suit viennent donnent son orientation au traitement.

Déduire de façon éthique l’orientation clinique – psychiatrique et/ou psychanalytique – à partir des concepts restera la plus belle leçon de cette journée passée à l’hôpital psychiatrique.

Françoise Denan

[1] Freud, Sigmund, « Un enfant est battu », Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 1985, p. 225.

[2] Freud, Sigmund, « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Payot, coll. Petite Bibliothèque Payot, Paris, 2004, p. 63.

[3] Lacan, Jacques, « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 601.

[4] Miller, Jacques-Alain, « Biologie lacanienne et événement de corps », La Cause freudienne, n° 44, Événements de corps, février 2000, p. 43-45 de la version électronique.

[5] Cf. Sartre, Jean-Paul, « Saint Genet, comédien et martyr », in Œuvres complètes de Jean Genet, Gallimard, Collection Tel (n° 377), Paris, 2011.



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