Sortir de Room

Par J. Lepesqueur – Dans le cadre des connexions entre cinéma et psychanalyse, l’ACF MAP, en partenariat avec le cinéma Henri Verneuil[1], a organisé le jeudi 26 mai 2016 une projection et un débat autour du film Room.

« And half believe it true »
(« Et elles croient, peu s’en faut, à ce monde »)
Lewis Carroll, Alice’s adventure in Wonderland

Lenny Abrahamson, qui a adapté le roman d’Emma Donoghue à l’écran, a trouvé matière dans des évènements de la réalité. Room est la petite chambre où sont séquestrés Joy et son fils Jack, par Old Nick, l’homme qui a enlevé et violé la jeune fille. Mais nous perdrions l’essence du film à vouloir le recouvrir du fait-divers – quand bien même dramatique – dont le cinéaste s’inspire. Car « toujours l’artiste précède le psychanalyste »[2] et nous avons à rester humble face à ce que nous enseigne l’artiste sur le réel.

Le point de vue de l’enfant, mis en exergue par le jeu de la caméra et la voix off, est ce qui soutient la valeur mythique du film, tout en voilant l’horreur et l’insupportable de la situation. Room démontre comment advient un sujet et en cela, ce film intéresse la psychanalyse lacanienne.

La Naissance du monde

La légèreté et l’aisance du propos des intervenants n’ont pas altéré le sérieux et la rigueur de la réflexion et des références, bien au contraire. Naissance de l’Autre[3], ouvrage de Robert et Rosine Lefort, a donné son titre à cette soirée et engagé la vaste question de la naissance d’un sujet. Comment le petit d’homme vient au monde ou, plutôt, comment le monde vient au petit d’homme ? Par une petite souris, dirions-nous, si nous sommes attentif à la fiction. Jack a l’intuition qu’un monde existe en dehors des quatre murs de la chambre lorsque sa mère laisse échapper que l’animal puant – stinky – qu’elle vient de chasser vient du jardin. Cela n’est pas sans évoquer le lapin blanc d’Alice qui montrait à la fillette la voie de l’inconscient[4]. La chambre est donc l’envers de l’Autre scène d’Alice. La souris fait signe du monde qui entoure la chambre, là où le lapin blanc indiquait à la fillette le chemin du Pays des Merveille.

Comme dans la caverne de Platon, l’extérieur n’apparait d’abord à Jack que sous la forme d’ombres… à la télévision ! Le symbolique est en place chez Jack, mais lorsque sa mère lui dit qu’il y a un au-delà des murs de la chambre, Jack doit encore affirmer l’existence des objets et des êtres vivants.

Il faut un Autre pour le sujet advienne mais, pour cela, il faut que le sujet en soit séparé et qu’une perte ait lieu, du fait qu’il parle. Le petit d’homme a donc à dire non au confinement dans la chambre pour dire oui à l’ouverture au monde. Et de son petit univers, l’enfant est d’abord éjecté. La mère le pousse violemment au dehors, dans l’espoir de sortir de son enfermement, en lui faisant porter un message : « Je suis le fils de Joy Newsome. » Il a ainsi quelques nouvelles – some news – à porter au grand jour : Joy est sa mère et il faut que le monde le sache. Force est de constater qu’une fois expulsé de la chambre, l’enfant concède à cette séparation avec facilité, malgré la nostalgie exprimée du lieu perdu. Joy quant à elle, paie la séparation de sa disparition, car elle tente de mettre fin à ses jours. « Je suis une mauvaise mère », dit-elle après son passage à l’acte – « mais tu es ma mère », lui répond Jack. Le sujet reçoit toujours son message sous forme inversée. L’un et l’autre se reconnaissent comme mère et fils.

Croire au père

Pour l’anecdote, Old Nick, dans la tradition anglo-saxonne, est le Diable ou le Père fouettard que les enfants craignent quand Santa Claus (saint Nicolas) vient chérir les enfants par des cadeaux. Old Nick, dans le film, est celui qui effraie l’enfant en faisant intrusion chaque soir dans la chambre tout autant que celui qui apporte les présents – gifts – du dimanche. La condensation des deux en un seul personnage confère à celui du père une place particulière : celui d’un père certes féroce, d’un père ravalé (comme le père de Joy), mais aussi celui qui donne malgré tout le cadeau de la vie. La mère de Jack dit sa position en répondant à la journaliste que cet enfant ne vient que d’elle. Mais celle de l’enfant nous laisse à penser qu’il doit bien croire au père pour qu’il se lance si bien dans le monde.

Goodby Room, good morning world !

Jennifer Lepesqueur

[1] Pierre Falicon, Françoise Denan et Ianis Guentcheff, psychologues cliniciens, et Luc Benito, directeur de la Médiathèque de la Valette-du-Var et du Cinéma Henri Verneuil ont animé cette soirée. Pour en lire la présentation, cliquer ici.

[2] J. Lacan, « Hommage à Marguerite Duras », Autres écrits, Seuil, 2001, p. 191.

[3] R. et R. Lefort, Naissance de l’Autre, Seuil, 1980.

[4] Cf J. Lacan, « hommage rendu à Lewis Caroll », intervention sur France Culture, 31 décembre 1966, et l’article de S. Marret-Maleval, « Lacan sur Lewis Carroll », De Jacques Lacan à Lewis Carroll, Ornicar, n°50, Seuil, 15 janvier 2003.



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