Clinique de l’adolescence : « Je ne veux pas guérir ! »

Par E. Lamberty – Nicole Guey, membre de l’ECF et psychanalyste à Marseille, nous a fait l’honneur d’accepter l’invitation du groupe de travail CEREDA Un bon petit diable à Gap le 10 octobre 2015.

L’atelier clinique

Cet atelier, non ouvert au public, a été organisé le matin avec deux cas cliniques présentés par Pierre Falicon, membre ACF MAP, psychologue, et Sandrine Lecamus, psychologue, du groupe de Marseille Boutchou. David Bardon, membre ACF MAP, psychologue, a présenté le travail du laboratoire Cien de Manosque, L’Ecole buissonnière. Deux travaux étaient présentés par Un bon petit diable : ceux de Françoise Mary, membre ACF MAP, psychologue, et d’Elsa Lamberty, membre ACF MAP, psychologue. Nous avons pu entendre pour chaque-Un de ces sujets que la rencontre avec un praticien orienté par la psychanalyse permet des ébauches de solutions et des pas supplémentaires sur le savoir-y-faire avec leur mode de jouissance.

La conférence

L’après-midi, Nicole Guey nous a présenté une conférence « Clinique de l’adolescence : Je ne veux pas guérir ! », un titre en écho aux dires d’une adolescente qui déclare en cure, de façon inaugurale, ne pas vouloir céder sur son symptôme. Que retenons-nous de cet après-midi en direction de l’adolescence ?

« Métapsychologie de l’adolescence »

C’est le titre de cette première partie de conférence dans laquelle Nicole Guey revient sur ce passage délicat de l’enfance à l’âge adulte, avec Freud « Les métamorphoses de la puberté », un texte qui « est une boussole au regard de l’adolescence » dit-elle. Notre invitée revient avec précision sur le concept de libido, la libido du moi et la libido d’objet, distinction « qui permet de cerner ce qui fait le ressort des troubles névrotiques et psychotiques », soulignant ainsi l’importance de la découverte de l’objet et des effets ultérieurs du choix d’objet infantile.
Elle évoque les caractères masculins et féminins en précisant que la séparation n’est pas si tranchée pour Freud, celui-ci relevant dans une note « qu’on ne trouve de pure masculinité ou féminité ni au sens psychologique ni au sens biologique ». Lacan formalisera cette question par la suite avec les formules de la sexuation, précise-t-elle.
Nicole Guey va déplier pour nous deux points essentiels : le « commerce de l’enfant » et l’affranchissement de l’autorité parentale. Nous retiendrons, pour le premier, que les effets de cette excitation de l’Autre auront des conséquences sur le mode de jouissance du sujet et de son rapport à l’Autre ; pour le second, notre invitée précise l’importance de cette réalisation psychique, douloureuse mais « passage obligé », où l’enfant, pour Lacan, se trouve en place de répondre à la symptomatique du couple parental (« Note sur l’enfant, à Mme Jenny Aubry », octobre 1969). C’est en ce point qu’entre en fonction la psychanalyse, « on fait une analyse pour défaire ce nœud, pour accomplir ce rite de passage qui n’a pas été accompli », souligne-t-elle en citant J.-A. Miller (L’orientation lacanienne, Cours du 29 Janvier 1992). Nicole Guey ramasse en quelques points les « voies à envisager dans la constructions des cas d’adolescents» et ce par quoi nous nous devons d’être attentifs dans la clinique de l’adolescence : « Les transformation physiques et psychiques formalisées par Lacan avec le stade du miroir et ensuite les événements qui engagent le corps. Puis le rapport du sujet à l’objet, que se soit le premier objet à jamais perdu puis les objets d’amour, la relation aux autres, et au-delà, l’objet a. Le concept d’aliénation-séparation et ses conséquences sur la capacité d’accomplir ce passage ; et enfin le choix et mode de jouissance. »

Un symptôme d’anorexie chez une adolescente

Dans le deuxième temps de sa conférence, la question de l’anorexie sera au centre du cas rapporté par notre invitée. Cette jeune fille qui refuse de guérir est « toute prise dans le nœud familial, dans cette aliénation d’où elle tente de se soustraire en voulant être différente ». Un bougé subjectif pour ce sujet se révèlera dés la première rencontre avec l’analyste.
Nous retiendrons deux points qui nous enseignent pour la clinique anorexique de l’adolescence : le concept d’aliénation-séparation et « décourager le savoir », selon l’expression de Lacan. « Le sujet anorexique doit être situé sur le versant de la séparation plutôt que sur celui de l’aliénation », nous oriente J.-A. Miller. Cette adolescente tente, par ce symptôme, de se séparer de son Autre, comme tentative de réponse à l’Autre maternel tout puissant.
« À l’adolescence, le sujet anorexique tente de s’émanciper, de se séparer de l’Autre à travers le point pivot du refus (…) elle tend à barrer l’Autre », souligne Nicole Guey. Aussi l’anorexique mange-t-elle rien et par cet objet rien, séparateur, le sujet écorne, angoisse l’Autre. Nous retenons que traiter sur le versant de la séparation, c’est, pour l’analyse, se saisir de « ce qui se constitue comme trait différentiel pour le sujet, ce qui fait sa singularité et son choix de jouissance ». Elle évoque la question du savoir chez l’anorexique, citant Lacan : « C’est très important cette dimension du savoir et aussi de s’apercevoir que ce n’est pas le désir qui préside au savoir, c’est l’horreur. » L’anorexique décourage le savoir en mangeant rien et son « drame se joue dans un rapport à un savoir articulé à l’horreur, et non au désir. »
« L’horreur de la jouissance – une jouissance solitaire – qui tend à faire taire le corps, quitte à en payer de sa vie », poursuit Nicole Guey. Ce cas d’anorexie peut tout aussi bien se croiser avec ces cas d’adolescents pris dans des addictions sans limites, explique notre invitée, des sujets « tout entier au service de la jouissance ». Face au réel sans loi, conclut-elle,  l’analyste « est confronté à un savoir insoupçonné, un savoir à découvrir tout en étant attentif à ce qui de la jouissance fait recel. C’est en cela que la praxis analytique a à s’orienter non plus seulement du désir mais de la jouissance ».

Elsa Lamberty



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