ACF MAP. Gap – Une soirée avec Julien Blanc-Gras : Touriste, jusque dans la langue

A l’initiative de Jacques Ruff et en partenariat avec l’Université du temps libre,  le bureau de ville Gap-Manosque recevait le 20 mai 2015 l’écrivain Julien Blanc-Gras, « géonévropathe », pour une soirée autour de l’addiction aux voyages. Après-coup, par Isabelle Fragiacomo. 

soirée J.Ruff  J. Blanc-Gras, Gap 20.05.15Lors de cette soirée de conversation, on va essayer de le retenir avant qu’il ne parte vers une autre destination toujours plus passionnante que ce qui se passe ici. On le prendra à la lettre, à la lettre de ses écrits où il nous livre des indices pour aborder son addiction.
Jacques Ruff

Le 2o mai dernier, Jacques Ruff avait invité Julien Blanc-Gras à venir converser à partir de ses livres Touriste[1] et Gringoland[2]. Cette soirée exceptionnelle n’entrait pas dans le programme des soirées-débat de l’atelier de recherche Médecine et Psychanalyse. Pourtant, elle a concouru à sa façon à la recherche en cours sur l’addiction. Dès l’introduction, Jacques Ruff présentait quatre points constituant un bout de savoir sur l’addiction, extraits des rencontres avec les sportifs qu’il avait invités à venir discuter en 2013 et 2014, Christophe Moulin, alpiniste, et Serge Moro, trailer : une rencontre avec un « c’est ça », l’évènement de corps ; la répétition obligatoire sans fin, de façon à retrouver la sensation de la première fois ; le plaisir mêlé de déplaisir qui en est retiré, la jouissance ; et puis « ça ne se soigne pas, on s’en débrouille ».

Julien Blanc-Gras propose « géonévopathe » pour qualifier ce qui lui arrive, cette nécessité toujours à répéter, de partir, d’aller ailleurs, dans un des pays qu’il ne connaît pas encore, peu importe lequel. Les échanges ont permis d’éclairer ce qu’il écrit dans le « Préambule où l’on découvre l’origine des pathologies géographiques du narrateur » de Touriste. Dans l’enfance, le voyage, c’était suivre les tracés sur les cartes et découvrir la sonorité de noms comme « Kamtchatka » et « Sasketchevan ». Plus tard, il fera de ce « choc esthétique »[3] son style dans la vie, une « attitude, qui consistait à se promener en attendant que ça passe »[4], c’est à dire « que tout puisse s’écrouler, que ça n’ait aucun sens »[5]. « Je voyageais en cherchant un sens à ma vie ; et ça avait marché. J’avais trouvé un sens à ma vie : j’allais voyager »[6].

Julien Blanc-Gras n’assume pas tout à fait que des psychanalystes parlent d’addiction concernant sa « pathologie géographique », pourtant il parle de la liberté éprouvée dans le voyage comme d’une « drogue dure » et les difficultés décrites au retour des voyages du narrateur évoquent les symptômes du manque : « S’étioler dans la grisaille […] S’effondrer dans un supermarché. Trouver des dérivatifs […] Se rassurer […] Contenir son agitation. Avoir peur de mourir […] Prendre son mal en patience. Prendre feu. Prendre un avion. »[7] Son « prendre feu » nous rappelle les propos de Lacan : « la jouissance, c’est le tonneau des Danaïdes […] Ça commence à la chatouille et ça finit par la flambée à l’essence »[8].

Parmi les dérivatifs trouvés par Julien Blanc-Gras, il y a « l’écriture […] une méthadone sur cahier à spirale »[9]. Lecteur de Desproges, dans l’écriture, il coordonne comme lui des éléments qui ne sont pas sur le même plan. Cette figure de rhétorique, le zeugma contribue à son style ; celui d’une « ironie aquaboniste » dira-t-il pendant la discussion. On pourrait dire : il promène le lecteur dans les mots et son corps dans le monde. Et, dans les deux cas, ça ne prête pas à conséquence. Le touriste se promène « curieux, détendu […] futile »[10], « simple passager d’une époque »[11], ne laissant qu’« une empreinte qui ne tardera pas à s’effacer »[12]. Mais, pour le moins, Julien Blanc-Gras a trouvé une façon d’arrimer son « addiction » dans l’Autre. Elle ne l’a pas conduit du côté de l’errance et sans doute sa pratique de l’écriture y contribue-t-elle.

Isabelle Fragiacomo

[1] Blanc-Gras J., Touriste, Au Diable Vauvert, 2011.

[2] Blanc-Gras J., Gringoland, Au Diable Vauvert, 2005.

[3] Blanc-Gras J., Touriste, op. cit., p. 10.

[4] Blanc-Gras J., Gringoland, op. cit., p. 84.

[5] Ibid., p. 235.

[6] Blanc-Gras J., Touriste, op. cit., p. 11.

[7] Ibid., p. 230-231.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Seuil, 1991, p. 83.

[9] Ibid., p. 11.

[10] Ibid., p. 12.

[11] Ibid., p. 257.

[12] Ibid., p. 259.



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