Gestion et clinique mises en tension

Bruno Laprie est Directeur développement et qualité à l’ADAPEI Var-Méditerranée. Il s’entretient avec le Blog SC sur sa rencontre avec la souffrance psychique dans le cadre de son activité professionnelle.

Laprie-ADAPEIBruno Laprie : J’apprécie votre démarche qui consiste à vous adresser aux responsables d’institutions car, étant psychologue de formation, je souffre du fait que les « psy » restent souvent campés sur la clinique et entretiennent trop souvent une dichotomie entre les dirigeants et les cliniciens. Or les « administratifs » sont aussi sensibles aux effets psychologiques. Les champs de la gestion et de la clinique sont en interaction; on ne peut pas isoler l’un de l’autre.

Le Blog SC : Quelle est votre place dans cette institution ?

B. L. : L’ADAPEI Var-Méditerranée est une association de parents qui accompagne plus de mille personnes en situation de handicap sur 25 établissements médico-sociaux. Le directeur D&Q veille à l’évolution des projets, au respect des cadres législatifs, contribue à la création de structures. En matière de qualité, il pilote la démarche d’évaluation sur tous les sites, dialogue avec les experts, etc.

Comment construisez-vous la question de la souffrance psychique, comment la rencontrez-vous ?

B. L. : Nous la connaissons bien. La souffrance psychique des professionnels peut s’exprimer « en creux », d’abord; ce sont les arrêts maladie, les absences… Il y a aussi les réponses par l’agressivité, les silences en réunion, voire les refus d’accompagner tel usager, la personne émet des résistances. Ici le rôle des cadres intermédiaires est très important de par leur observation, leur écoute… Ils peuvent parler, apporter des réponses.

Dans cette perspective, il faut remarquer que les projets institutionnels sont importants car ils donnent du sens. La souffrance provient aussi d’une perte de sens de l’action. Les professionnels sont confrontés à la souffrance des usagers et ils peuvent répondre en homologie fonctionnelle avec eux ; aussi, la perte de sens peut être dramatique.

C’est une réponse symbolique. Comment faites-vous pour que le sens se régénère ?

B. L. : Le sens ne peut se décréter. Il découle d’une dynamique, même si, à certains moments, il se formalise. D’où l’accompagnement et l’analyse des pratiques des professionnels et l’effort de formation que nous faisons. Le sens s’interroge ; les professionnels peuvent mettre au travail les difficultés rencontrées. Ainsi les réponses sont individuelles mais le sens se travaille en équipe. Par exemple, après une agression par un enfant on entend l’avis des collègues, comment il perçoivent l’acte, comment ils auraient réagi ?

Y a-t-il un cas de souffrance psychique qui vous a marqué dans votre carrière ou un cas exemplaire des points que vous avez abordés ?

B. L. : Ce n’est pas simple car je ne suis pas en contact avec les équipes. Mes interlocuteurs sont plus souvent les directeurs ou les chefs de service. Ces derniers peuvent être en difficulté, notamment au niveau du positionnement. Les CDS sont pris entre les directives et leurs équipes, entre la réglementation et le cas particulier. Des questions éthiques se posent car tout n’est pas conciliable et il faut prendre des options et parfois très vite. Ils sont « au front ». C’est à dire qu’il doivent « tenir » à la fois l’accompagnement de la personne, la clinique, le management d’une équipe, l’évolution des règles sociales…

Sont-ils pris entre différentes logiques?

B. L. : Il n’y a pas deux logiques à opposer mais une logique supérieure : l’intérêt de la personne accompagnée. Nous faisons un effort particulier de formation auprès des CDS car c’est un maillon sensible. Parmi les réponses que nous apportons à la souffrance psychique il y a la Commission éthique que nous venons de créer. Son rôle est de fournir des positions associatives ou tout au moins d’aider à clarifier les termes des situations rencontrées dans la pratique. Par exemple, comment concilier des missions a priori paradoxales comme la promotion de l’autonomie de la personne et l’obligation de protection, comment concilier vie personnelle et vie collective quand il s’agit d’aborder la vie affective et sexuelle…

L’évolution de notre secteur amène les professionnels à inclure plus profondément dans leur pratique le droit à la participation des personnes. Cela les oblige à dépasser des postures historiquement clivantes vers des pratiques associant davantage les compétences et capacité de décision des personnes accompagnées et de leurs familles. Aujourd’hui est un jour particulier puisque nous élisons les membres des Conseils de la vie sociale, qui sont des instances favorisant des débats « démocratiques » dans les institutions. Cela n’est pas simple et demande un accompagnement de toutes les parties prenantes dans leurs positionnements.

Propos recueillis par Patrick Roux

 

 

 

 

 



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