« Quel est ce vent de folie qui souffle ? »

Ils rencontrent la folie dans le champ de leur pratique professionnelle. Pour le Blog SC, ils acceptent d’en témoigner. Ainsi Anne Pastor, conseillère technique auprès du rectorat de l’académie d’Aix-Marseille.

Le Blog SC : Pouvez-vous nous décrire votre fonction ?

L'excision de la Pierre de Folie (détail), d'après Bruegel l'Ancien (circa 1557).

L’excision de la Pierre de Folie (détail),
d’après Bruegel l’Ancien (circa 1557).

Anne Pastor : Au sein de notre académie nous sommes trois conseillers techniques, l’un est responsable des médecins scolaires de prévention, l’autre est responsable de plus de 300 infirmières et moi-même, j’anime les quatre équipes de travailleurs sociaux des Bouches-du-Rhône, du Vaucluse, des Alpes de Haute-Provence et des Hautes-Alpes.
Les médecins scolaires ont des secteurs lourds : plus de 10 000 élèves. Ils accompagnent des publics avec peu de moyens, ce qui génère des souffrances dont ils ne peuvent pas parler. Lors des formations que j’assure, ces professionnels me racontent ce qui les fait souffrir, comme la maltraitance aux enfants, le harcèlement à l’école ; ils n’ont pas d’espace de parole pour traiter ces situations difficiles.
L’école est soumise à des crises extrêmement violentes. On y accueille les enfants de tous les milieux sociaux. Nous avons une grande diversité de situations. Nous sommes dans une académie où les familles montrent de plus en plus de signes de précarité, de souffrance sociale, psychosociale et psychiatrique.
Les enfants vivent des situations difficiles, ils en sont fragilisés et le personnel se retrouve parfois en miroir avec les difficultés des familles. Peut-il ou non contenir les difficultés de l’enfant ? Il y a des enseignants qui y arrivent très bien – y compris dans des zones difficiles – et d’autres pas du tout.

Quelles rencontres avec la folie faites-vous au quotidien, vous et vos équipes ?

A. P. : La folie fait partie de notre société, jamais elle ne sera éradiquée, cela est inhérent à l’être humain. Lorsque la folie se présente dans le cadre institutionnel, on essaie d’agir pour que les secousses ne soient pas trop fortes. Pour tenir ce poste de travail et ne pas subir ces secousses-là, j’ai dû travailler moi-même tous les aspects de ma vie personnelle.
Souvent je dis à « mes personnels sociaux » : prenez soin de vous, traitez vos traumatismes, vos propres problèmes, car face à ceux des enfants qui vivent la maltraitance, la violence familiale, vous courez le risque d’être secoués. L’analyse de la pratique ne suffit pas toujours. J’ai actuellement une assistante sociale qui s’est effondrée à l’issue du traitement d’une situation difficile, je l’ai invitée à aller consulter. Cela peut être un garde-fou.

Pouvez-vous témoigner d’une expérience particulièrement marquante qui a fait événement pour vous ?

A. P. :  Récemment, je visitais un établissement dans lequel un enseignant s’était suicidé : c’est une collègue qui l’a trouvé pendu à son domicile. Dans un autre établissement, un enseignant s’est suicidé à la tronçonneuse et sa tête est partie sur les genoux de sa femme. Ce drame a été raconté, sans précautions, sur son lieu de travail ! Les passages à l’acte suicidaire me préoccupent vraiment : est-ce que le suicide fait partie de la folie ?
Ailleurs, des individus ont menacé de tuer avec des armes des personnels de l’éducation nationale.
Ces actes violents rentrent dans la psyché collective et, de la même façon qu’un attentat, cela fait traumatisme. Ce sont ces moments de crise qui viennent remettre la folie au cœur du dispositif. Et cela questionne : quel est ce vent de folie qui souffle ?

Propos recueillis par Renée Adjiman.

 

 



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