Un cas paradigmatique de la psychose ordinaire # 2

Le cas Alphonse est l’un des précieux enseignements sur la psychose ordinaire extraits par Hervé Castanet dans son ouvrage Ne devient pas fou qui veut. Clinique psychanalytique des psychoses. Pour le Blog SC, après la présentation de « Luc. Le brouillard » par Françoise Haccoun, Patrick Roux introduit la lecture d’ « Alphonse. Une vie de calculs ».

Une distinction clinique entre la pensée et le psychique. Le cas présenté par Hervé Castanet sous le titre Alphonse – Une vie de calculs est un enseignement tiré d’une présentation de malade. Rappelons pour les lecteurs non avertis que la présentation de malade est un entretien unique conduit par un psychanalyste avec un patient hospitalisé, en présence d’un auditoire de cliniciens. Après le départ du patient s’élabore in vivo une construction du cas qui tente de répondre aux questions posées par l’équipe soignante.

Le trait clinique saillant du cas Alphonse vouer sa vie au calcul pourrait le faire passer aisément pour un obsessionnel. C’est l’hypothèse faite par le service qui l’accueille. Les médicaments n’ayant aucun effet et les entretiens n’amenant pas d’amélioration, le « fourre-tout dépressif » explique le malaise profond du patient. Or l’entretien fait surgir rapidement un indice qui ne colle pas avec la névrose : pour ce patient les cauchemars font énigme, l’interprétation par le sens échoue, ce qui ne cadre pas avec la logique du refoulement propre à l’obsession. Effectivement, Alphonse n’est pas malade du signifiant à l’instar de l’Homme aux rats. Son témoignage met à jour les effets massifs de la forclusion ; d’où une certaine perplexité qui irrite l’Autre.

trou-dans-un-murCette hypothèse rend compte de sa tentative de suicide survenue peu après le début de sa retraite, signant l’échec de sa solution. Il en rêvait pourtant de cette retraite depuis l’âge de dix sept ans car le travail fut depuis toujours un enfer. Alphonse s’est voué toute sa vie à répondre sans faillir à la demande de l’Autre, persécutrice pour lui. Il lui fallait répliquer à l’injonction de dire le code des articles qu’il gérait, comme le Président Schreber s’évertuait à compléter les phrases que Dieu lui envoyait dans un challenge interminable.

C’est là le véritable travail psychique d’Alphonse, épuisant. Il ne s’agit nullement d’un comptage obsessionnel mais d’une tentative en impasse de chiffrer dans « un jeu forcé de la pensée » le point obscur de la volonté de jouissance de l’Autre. L’entretien avec Hervé Castanet dénude de façon très précise le moment où le sujet rencontre la faille dans le système généalogique renvoyant au trou forclusif. Un entretien très démonstratif.

Patrick Roux 

Le fourre-tout dépressif
Alphonse a soixante-cinq ans. Il vient de passer plusieurs semaines à l’hôpital psychiatrique. C’était la première fois de sa vie. Jamais, auparavant, il n’avait rencontré de psychiatre ni pris le moindre médicament pour sa santé mentale.
Persuadée qu’il s’agit d’un obsessionnel, l’équipe médicale, avec insistance, me l’adresse pour une présentation de malades avec l’étiquette de dépressif-type. Elle souhaite néanmoins une confirmation du diagnostic. En effet, ce patient n’arrive plus à dormir, fait des cauchemars qu’il oublie sans pouvoir les expliquer et qui demeurent énigmes indéchiffrées. Cette précision m’alerte : l’indéchiffrable, l’impouvoir de l’explication cadrent mal avec la logique propre du refoulement dans l’obsession. Parce qu’il manque de sommeil, Alphonse éprouve des « malaises » qui l’amènent à une « inquiétude » insupportable. à l’occasion d’une inquiétude particulièrement vive, il essaye de se tuer avec un pistolet. Il sera hospitalisé aussitôt. Pour l’équipe qui me rapporte ces faits, une causalité se met en place : une cause contingente consciente (= le manque de sommeil) provoque un effet (= l’état de malaise) dont la conséquence est l’angoisse anxieuse (= l’inquiétude) couplée à l’acte impulsif (= le suicide). Alphonse, en cela, vérifierait le trinôme classique des traits de l’obsessionnel pour la psychiatrie : la conscience, la contrainte, la lutte anxieuse. La preuve clinique de sa position d’obsessionnel ne résidait-elle pas fondamentalement dans cette « lucidité » dont il ne se départit pas lors des entretiens et qui lui faisait considérer sa maladie (c’est son mot) comme un « corps étranger lui appartenant en propre » ?

Hervé Castanet, « Alphonse – Une vie de calculs », extrait de Ne devient pas fou qui veut. Clinique psychanalytique des psychoses (Lussaud, coll. L’impensé contemporain, 2013, 2e édition revue et corrigée).
Lire la suite : Ne devient pas fou qui veut. « Alphonse – Une vie de calculs »
Avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Lire la présentation de « Luc. le brouillard » par Françoise Haccoun.

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