Retour sur Lol

Philippe Devesa revient sur le roman de Marguerite Duras, Le ravissement de Lol V. Stein.

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Image de l’affiche de l’exposition Duras Song (Bibliothèque Centre Pompidou)

En 1964, Marguerite Duras donnait une interview à Pierre Dumayet à la télévision, à l’occasion de la parution du roman Le ravissement de Lol V. Stein. À la question « Quand avez-vous imaginé ou rencontré ou vu pour la première fois ce personnage de Lol V. Stein », Duras répond : « Dans un bal de noël. Dans un asile psychiatrique des environs de Paris. » Cette patiente de 30 ans était apparue à Duras « comme un automate ». C’était une belle femme ordinaire, « intacte physiquement ». Ce bal à l’asile psychiatrique a été le point de départ de l’histoire.

Duras garde de cette rencontre singulière le souvenir d’une tentative de nouer un lien avec cette patiente. « J’ai essayé, dit-elle, de la faire parler toute une journée et elle n’a jamais parlé. » Duras précise qu’en fait, elle a parlé comme tout le monde, « avec une banalité extraordinaire, une banalité remarquable ». Elle paraissait comme tout le monde : « C’était très impressionnant. »

« L’être à trois »

Le roman de M. Duras tourne autour d’une scène primordiale. Agée de dix-neuf ans, Lol est éperdument amoureuse. Elle témoigne d’une folle passion portée à Michaël Richardson. L’évènement est l’entrée d’Anne-Marie Stretter dans le bal. Ce qui la caractérise, c’est ce que Duras nomme « son non regard ». L’évènement n’est pas le rapt du fiancé de Lol mais l’apparition de cette femme. Duras précise : « Dès que cette femme est entrée dans le bal, elle a cessé d’aimer M. Richardson. » Michaël et Anne-Marie dansent et le couple, dit Lacan, « est resté soudé dans une sorte de ravissement ». Ils ne se sont plus quittés et Lol, précise Lacan dans son « Hommage à Marguerite Duras », « est, de son amant, dérobée ».

Lol est restée fixée à ce moment inaugural. Son être est suspendu à l’être à trois, dit Lacan. Il s’agit d’un nœud. Seulement, au petit matin, une fois le couple disparu, Lol s’effondre. Plus rien ne tient. Duras précise que Lol V. Stein a alors perdu « la raison, elle est devenue folle. »

« Faute d’un mot »

Dix ans plus tard, Lol est une femme joyeuse, mère de trois enfants. Elle fait de longues promenades dans les rues. C’est au cours de ces errances, pourrait-on dire, que se construit le fantasme de Lol. Elle erre dans la ville comme une âme en peine. Lol V. Stein n’a pas de corps, elle est une âme, dit Duras. À quoi pense t-elle ? À son ex-fiancé ? À Anne-Marie Stretter ? Non, Lol pense à ce moment inaugural de séparation où elle a été séparée de ce couple.

« Elle est restée infirme de l’autre corps. » Le fantasme de Lol V. Stein est articulé à ce moment où justement rien n’a été énoncé, rien n’a été prononcé. Lol se tient là, sans voix, déchirée. Il ne reste, dit M. Duras, que la trace de l’absence de trace : « aucune trace, tout a été enseveli, Lol avec le tout ».

« Faute d’un mot », dit Duras, elle est une femme silencieuse. Le mot a manqué pour nommer la chose. Ce mot qui n’existe pas est un « mot trou », dit-elle. Nous ponctuerons par cette citation de M. Duras : « Si Lol est silencieuse dans la vie, c’est qu’elle a cru, l’espace d’un éclair, que ce mot pouvait exister. Faute de son existence, elle se tait. »

Philippe Devesa

> Duras, Marguerite, Le Ravissement de Lol V. Stein, Folio.
> Lacan, Jacques, « Hommage fait à Marguerite Duras. Du Ravissement de Lol V. Stein », in Les Cahiers Renaud-Barrault, n°52, Gallimard, 1965, n° 52, p. 7-15.
> A voir : Duras Song, Portrait d’une écriture. Bibliothèque Centre Pompidou (Paris), jusqu’au 12 janvier 2015.



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